Construction de l'Europe
Jacques Delors Un engagement personnel et une action politique cohérents
JACQUES Delors est un des hommes politiques français les plus populaires depuis longtemps, avec une trajectoire intellectuelle et politique originale ; son action publique, comme militant, puis comme expert et homme politique, a toujours été animée par les valeurs de solidarité et de responsabilité ; il a plusieurs fois participé à l’histoire de ce pays, et il est un des Français qui auront directement contribué à faire l’Europe. Il est un des rares Français à avoir une expérience internationale aussi vaste, et sur une durée aussi longue. Ce qui explique sans doute la reconnaissance dont il est l’objet à l’étranger.
Il est crédité d’une authenticité, car il n’a pas dévié par rapport à ses objectifs : vouloir toujours rapprocher, réduire les inégalités et organiser dans le respect mutuel la cohabitation des intérêts et des valeurs. Un social-démocrate, en somme.
Jacques Delors est un peu un raccourci de l’histoire française : origine modeste, ascension par le travail ; expression de ce milieu des employés et des services qui deviendra ensuite le "tertiaire" : réticence vis-à-vis des idéologies ; caractère têtu, mais fidélité à des choix profonds. Dans une époque, il y a toujours des hommes et des femmes qui résument, ou représentent, l’histoire d’une société. Jacques Delors, avec d’autres évidemment, symbolise une des facettes de l’histoire de la France contemporaine. Un bon nombre de Français retrouvent en lui leur histoire, et aussi leur manière de voir l’Histoire.
Ce qui fait l’originalité de Jacques Delors, c’est le fait que le discours politique vient après l’analyse de la société. La volonté de transformer celle-ci ne résulte pas d’un schéma politique a priori, mais d’une analyse des faits sociaux. C’est pour cela que les thèmes d’engagement ont été nombreux : les relations professionnelles, le travail, le syndicalisme, la ville, le dialogue social, l’éducation, le temps, la démocratie locale, les relations internationales, la social-démocratie, l’Europe...
En fait, son pragmatisme masque les arêtes de ses raisonnements et le poids de son expérience. C’est sans doute ce goût pour les idées, le respect des valeurs et la capacité d’action qui font sa force.
Jacques Delors est né le 20 juillet 1925 à Paris. Originaire du Lonzac en Corrèze, c’est un économiste et homme politique français.
Après une carrière à la Banque de France en tant que rédacteur (1945-62), sous le pseudonyme Roger Jacques. Il est rapidement remarqué et devient expert économique à la CFTC.
En fait, sa motivation est née du spectacle des injustices et des inégalités sociales. Il les a vues dès l’école communale, où certains de ses camarades, bien qu’ayant des dispositions, ont dû arrêter leurs études pour aller travailler, et souvent dans des conditions très difficiles. Quel choc pour un jeune de quatorze ans d’entrer à l’usine !
Ainsi, aujourd’hui encore, Jacques Delors est un révolté, il n’a jamais accepté l’ordre existant. Il a toujours une sorte de révolte en lui, y compris contre les imperfections de sa propre action. Il a une insatisfaction profonde devant la façon dont vit la société, dont se nouent les relations entre les humains, et cela ne le quittera jamais.
Il a adhéré en 1950 à la CFTC, laquelle deviendra la CFDT en 1964. Cela l’a amené à faire la connaissance du groupe Reconstruction animé par Paul Vignaux et Albert Detraz, puis à être associé à leurs travaux, dans l’esprit qui était le leur à ce moment-là : convaincre les militants de la CFTC que leur destin se confondait avec celui des classes ouvrières et des mouvements syndicaux de toute l’Europe, et par conséquent qu’ils devaient sortir d’un certain ghetto pour s’ouvrir à la compréhension d’ensemble du mouvement ouvrier.
Rattaché à l’origine à la famille de pensée démocrate-chrétienne et syndicale, il participe aux activités de La Vie nouvelle - mouvement catholique d’inspiration personnaliste qui jouera un rôle essentiel dans l’émergence de la "deuxième gauche", et qui rassemble des hommes et des femmes soucieux de mieux comprendre le personnalisme chrétien, en travaillant sur les trois fronts de la religion, de la vie privée et de la vie collective, selon leur vocation ou selon leurs manques - au sein duquel il crée en 1959 la revue Citoyens 60 qu’il dirige jusqu’en 1965. Mais tant à La Vie nouvelle que dans le syndicalisme, ils frôlaient la politique. Ils y étaient même. Les positions de La Vie nouvelle en général, et les siennes en particulier, les éloignaient à la fois de la SFIO et de la Démocratie chrétienne, bien qu’il y ait eu une sorte de cousinage entre la filière démocrate-chrétienne en politique et un mouvement chrétien comme La Vie nouvelle. Mais ils s’opposaient, notamment, sur des problèmes de décolonisation. C’est pourquoi d’ailleurs Jacques Delors a adhéré à un petit parti, La Jeune République. Ils étaient si peu nombreux qu’il a vite été promu au bureau politique, avec des amis comme Léo Hamon et Georges Lavau. Mais il était plus attaché à changer la société par le syndicalisme que par la politique. Et d’ailleurs tous ses choix, jusqu’en 1974, s’expliquent de cette manière. Jacques Delors était plus à l’aise dans le syndicat, il y a là un fond indiscutable de fraternité, plus visible que dans les partis politiques. De plus, il se sentait plus à l’aise dans sa peau de fonctionnaire ou de militant syndicaliste que dans celle de militant dans un congrès de parti politique. Il souhaitait que chaque travailleur ait le droit à l’éducation permanente, soit pour se perfectionner professionnellement, soit pour s’enrichir culturellement, soit pour les deux, car les deux sont liés.
Une phrase d’Alain correspond tout à fait à ce qui demeure sa conception de la démocratie : "La démocratie n’est pas le règne du nombre, n’est pas le pouvoir donné à une majorité d’écraser une minorité, elle doit permettre à l’inverse d’assurer l’égalité de tous au droit, de lutter contre toutes les tyrannies, et elle repose sur des citoyens libres et pensants. Elle n’existe donc que grâce aux vertus des citoyens."
Il a été membre du Conseil économique et social, puis en février 1962, il est nommé chef de service des affaires sociales au Commissariat général du Plan, jusqu’en 1969, où il fut nommé Secrétaire général à la formation permanente et à la promotion sociale (1969-73). Jacques Delors s’épanouit dans ses activités au Commissariat au Plan. Il se rapproche alors de la prise de décision tout en pouvant exercer ses capacités d’analyse. Pour lui, ce furent des années de grandes satisfactions professionnelles, de grand bonheur dans son métier.
Il entre au cabinet de Jacques Chaban-Delmas en 1969 où il est chargé des affaires sociales et culturelles puis des questions économiques, financières et sociales.
Avec le départ de Jean Monnet de la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA), peu à peu, "on a perdu le style de Jean Monnet", d’après Jacques Delors. Style fondé sur une forte pensée de Jean Monnet : "Il vaut mieux faire que paraître." Autrement dit, un style qui voulait que l’or et les apparats ne soient pas dominants, qu’il s’agisse au contraire d’un travail discret, dans l’ombre et dans un cadre accessible à tous. Jacques Delors reste profondément attaché à ce style.
Pour lui, l’action publique, qu’elle soit politique, syndicale, patronale, n’est là que pour fournir aux individus les moyens de s’épanouir dans la diversité des personnes. Le social est pour lui l’élément essentiel de l’action publique. Le social est la finalité de toute sa réflexion et de toute son action. Non pas qu’il veuille travailler pour accroître le "bonheur intérieur net" de la société, mais parce qu’il croit fondamentalement à la responsabilité individuelle. Pour cela, il faut accroître les marges de choix des individus et, selon sa vision personnaliste de la société, l’homme ou la femme ne peuvent s’épanouir que dans une appartenance voulue, consentie à des communautés.
Il devient par la suite professeur associé à l’Université de Paris-Dauphine (1974-79) et à l’Ecole Nationale d’Administration. Membre du Parti Socialiste depuis 1974 et de son comité directeur depuis 1979, il est élu parlementaire européen la même année et préside la Commission Economique et Monétaire jusqu’en mai 1981.
De mai 1981 à juillet 1984, Jacques Delors est ministre de l’économie et des finances dans le gouvernement Pierre Mauroy, tout en étant également élu maire de la ville de Clichy (1983-1984).
Il ne fut pas reconduit dans le gouvernement dirigé par Laurent Fabius, ayant été pressenti, par accord guidé par François Mitterrand et Helmut Kohl, chancelier ouest-allemand, pour devenir président de la Commission européenne de janvier 1985 à décembre 1994, succédant au luxembourgeois Gaston Thorn, et précédant le luxembourgeois Jacques Santer. Il assurera ainsi trois mandats. Il est l’instigateur du livre blanc de la Commission recommandant la création d’un grand marché européen régulé par la mise en place de solidarités nouvelles. Ce livre blanc débouche sur la signature de l’Acte unique en février 1986. Viennent ensuite l’adoption du paquet Delors I (1987) et du paquet Delors II (1992).
De 1992 à 1996, il préside, à l’UNESCO, la Commission internationale sur l’éducation pour le 21e siècle.
Jacques Delors a été enfin président du Conseil d’administration du Collège d’Europe de Bruges (1995-1999).
Alors que tout le monde le presse, Jacques Delors ne veut pas se présenter aux élections présidentielles de 1995. Le favori des sondages sait que s’il est élu, il devra composer avec une majorité qu’il ne veut pas. Mais aussi, il ne voulait pas gêner la carrière de sa fille Martine Aubry. Plus démocrate-chrétien que socialiste, Jacques Delors est un homme qui reste fidèle à ses aptitudes et ses idées.
Il dirige depuis octobre 1996, le Groupement d’études et de recherches Notre Europe. Depuis mai 2000, il est également président du CERC - Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale.
Il est président fondateur, actuellement membre du conseil d’administration du Think Tank Notre Europe, ainsi que membre d’honneur de l’Institut Aspen France.
Il est membre honoraire du Club de Rome.
Il est enfin président du CERC (Conseil Emploi Revenu Cohésion Sociale).
Les figures chrétiennes qui ont marqué Jacques Delors dans ces soixante dernières années sont plutôt des penseurs, qu’il s’agisse de Maurice Blondel, de Jacques Maritain, d’Emmanuel Mounier, et aussi les directeurs d’Esprit, Albert Béguin, Jean-Marie Domenach, Paul Thibault.
Il avait aussi une grande admiration pour Paul VI. Par ailleurs, les personnalités religieuses qui l’ont marqué sont, en premier lieu, soeur Emmanuelle, qu’il connaît depuis qu’il travaillait à Bruxelles. Elle est pour lui une source fantastique de foi, de joie et d’espérance. Elle a une énergie surhumaine. En second lieu, il y a l’abbé Pierre. Ce qui le frappe chez ces eux personnes, au-delà du choc que représentent pour elles la misère, la détresse, la solitude, l’injustice, c’est la profonde joie qui les anime. En dépit des échecs qu’elles rencontrent, des limites de leur action, du tragique de la vie, cette joie profonde est sans doute le plus grand témoignage de la foi et le plus grand révélateur de ce que sont en réalité le don de Dieu d’un côté et la liberté de l’homme de l’autre. Deux principes de base sans lesquels on ne peut pas comprendre et supporter la vie, ses échecs et ses malheurs.
Citations
- "La France est le plus grand cimetière des lois non appliquées". Extrait d’un entretien avec Karl Zéro.
- "La société de consommation a privilégié l’avoir au détriment de l’être". Extrait du livre de Jean-Yves Boulic, Le bonheur, la vie, la mort, Dieu..., réunissant des citations, des témoignages et des biographies de François Mitterrand, Jacques Attali, Jean-Pierre Chevènement, Michel Crépeau, Christian Pierret, Pierre Mauroy, et bien sûr de Jacques
Delors.
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