Politique
Lech Walesa Figure emblématique d'une Pologne libérée
LECH Walesa est né à Popowo près de Gorzow Wielkopolski (Pologne), le 29 septembre 1943, dans une province alors annexée par l'Allemagne. Son père, charpentier, meurt en 1945 à la suite de traitements barbares infligés par l'occupant.
D'abord machiniste agricole, Lech Walesa devient en 1967, ouvrier électricien aux chantiers navals Lénine de Gdansk.
Tout commence le 1er juillet 1980. Ce jour-là, chacun peut lire dans la presse cette information publiée au Journal officiel : le gouvernement a décidé une modification dans la distribution de la viande qui aura pour conséquence directe - mais cela n'est pas dit - une augmentation de son prix. Il est ainsi annoncé que, désormais, 22 % de la viande distribuée en Pologne le sera dans ces "magasins commerciaux", mis en place voici deux ans pour vendre les meilleurs morceaux à un tarif plus élevé que dans les boucheries normales (de 50 % à 100 % plus cher), au lieu de 14 %.
Les Polonais - surtout les Polonaises - sont en colère. Non seulement il faut faire des queues interminables pour obtenir déjà un morceau de viande ; non seulement il faut souvent passer par les moyens parallèles et le marché noir, mais en plus il va falloir maintenant payer encore plus cher. Alors que, par ailleurs, les revenus stagnent, rémunérations et prestations sociales aussi. En 1979, le revenu national a diminué de 2 %, et, pour 1980, la situation s'annonce pire.
Dès le lendemain de cette nouvelle, des mouvements de grève, pieusement nommés par les autorités "discussions", éclatent en différents points du pays et dans de grandes entreprises : Ursus, Varsovie, Mielec, Lodz, Tczew, Wroclaw, etc. L'été polonais commence ici... La revendication est fondamentalement alimentaire : les ouvriers et employés demandent une augmentation de salaires afin que leur pouvoir d'achat soit préservé. Ordre est donné aux autorités locales et aux directions d'entreprises de négocier "avec souplesse". Du même coup, les ouvriers obtiennent très vite satisfaction.
Aussitôt, le mouvement fait tâche d'huile. Pourquoi, en effet, disent les Polonais, n'obtiendrions-nous pas le même résultat que dans telle ou telle région ? Doit-il y avoir plusieurs catégories de Polonais ? Même si l'information sur ces grèves n'est pas donnée dans la presse officielle, tout se fait rapidement et, finalement, le secret ne fait que provoquer une demande plus importante.
Alors éclate le conflit majeur de ce mois de juillet, dans la troisième semaine, à Lublin, au sud-est de Varsovie. Toute la ville est paralysée à la suite d'un arrêt de travail des cheminots et des conducteurs de tramways. Raison évoquée, seulement sous le manteau : la découverte d'un convoi de marchandises à destination de l'Union soviétique, empli de viande, avec un étiquetage indiquant "poisson". La situation à Lublin est suffisamment grave pour que d'une part, le premier secrétaire régional du parti demande discrètement à l'évêque du lieu d'aider à l'apaisement des esprits, et que, d'autre part, soit dépêché sur les lieux Mieczyslaw Jagielski, vice-premier ministre et membre du bureau politique, le futur négociateur de Gdansk. En effet, à Lublin, les travailleurs vont au-delà des simples demandes alimentaires. Une revendication prend bientôt une dimension capitale : la reconnaissance du droit de grève et l'instauration de syndicats libres.
En cet été 1980, la situation économique, sociale et, par suite, politique et idéologique de la Pologne est grave. Dixième puissance industrielle du monde - ce qui est considérable si l'on se souvient du point de départ tragique de 1945 -, la Pologne s'est engagée, depuis 1971, dans un développement "à la japonaise". Le grand slogan d'alors était la volonté de construire "une seconde Pologne".
Si les années 1971-75 ont apporté, tant pour le pays que pour la population, des résultats importants, les années suivantes ont été beaucoup plus désenchantées. Et ce, pour des raisons à la fois externes (augmentation du coût de l'énergie et, par suite, du coût des biens d'équipements importés ; accroissement de l'inflation mondiale et restriction des achats à l'Est par les pays occidentaux) et internes (choix erronés de priorités d'investissements ; mauvaise préparation des esprits à l'effort demandé). Sans parler, bien sûr, de la corruption, du copinage, du marché noir et des détournements de fonds qui se sont développés de manière aussi galopante que l'inflation.
Si bien qu'au début de 1980 une politique d'austérité est décidée par les autorités polonaises, entérinée par le congrès du parti réuni en février, qui procède à quelques changements d'hommes, avec un maître-mot : productivité. C'est-à-dire une meilleure utilisation du potentiel humain, des ressources énergétiques, du matériel, du capital emprunté afin d'obtenir un rendement optimum. Avec aussi un coup d'arrêt brutal donné aux investissements. Mais la réalisation du projet ne montre pas, dans les premières semaines, une fermeté nette des autorités. En tous les cas, ce projet ne soulève pas la confiance populaire...
Et la Pologne reste face à ses problèmes. L'endettement approche les vingt milliards de dollars. Surtout, un "clignotant" s'est allumé auquel sont sensibles les financiers occidentaux : celui de la charge annuelle de la dette par rapport au montant des exportations. Elle dépasse 50 %. Ce qui signifie que la Pologne doit alors limiter ses appels au crédit, donc ses possibilités d'exportation, et augmenter sa capacité d'exportation.
Dans le secteur de l'agriculture, ce n'est guère plus brillant. Jadis exportatrice de blé - vers la Grande-Bretagne et les pays nordiques en particulier -, la Pologne est obligée maintenant d'importer du blé et des fourrages.
Rien ne va plus non plus sur le plan politique. Il y a les mouvements démocratiques, abusivement appelés "dissidents", tel le K.S.S.-K.O.R. (comité d'autodéfense sociale) de Jacek Kuron et Adam Michnik qui, depuis 1976, alerte l'opinion sur les atteintes aux droits des travailleurs et sur ce qui ne va pas dans l'administration polonaise ; il y a toutes ces revues - près de cinquante - publiées sans l'autorisation de la censure, et qui circulent dans tous les milieux, en nombre limité certes, mais avec une réelle influence ; il y a les clubs des intellectuels catholiques (K.I.K.) où les chrétiens réfléchissent et souhaitent participer plus activement à la vie de la nation ; il y a, çà et là, des embryons de syndicats indépendants qui s'organisent comme en Silésie autour de Kazimierz Switon ou à Gdansk...
Mais ces voix ne sont pas entendues. Pas plus que celles qui, au sein du parti, manifestent leur désaccord avec la politique d'Edward Gierek.
Le vendredi 15 août, la Pologne vit une journée à haute tension. A Varsovie, Edward Gierek rentre précipitamment d'U.R.S.S. ; le Premier ministre Edward Babiuch intervient, maladroitement, à la télévision pour appeler au calme ; pour la première fois, la presse parle enfin de "grève".
De 1976 à 1980, Lech Walesa connaît le destin des militants dont on se méfie parce qu'ils parlent trop fort et trop haut, surtout quand ils prétendent défendre les ouvriers, domaine réservé du pouvoir. Employé chez Zremb, à Gdansk, il en est licencié. En effet, choisi comme délégué au comité d'établissement, il dit rapidement la vérité : "J'y suis allé, j'ai regardé. Le président était nommé par en haut, le secrétaire aussi, avant même les élections. J'ai demandé ce que cela voulait dire, pour quoi faire j'étais là, si c'était pour participer à une élection ou pour applaudir... Alors je me suis retrouvé à la porte de l'usine " ; il est licencié aussi ensuite, en février 1979, de chez Elektromontaz, parce qu'il ne cache pas son objectif : préparer une digne commémoration, cette année-là, des événements de décembre 1970.
Chômeur, Lech Walesa vit d'expédients, de petits emplois çà et là. Son curé l'aide et aussi ses amis. C'est qu'il ne vit pas seul. Ses multiples arrestations, ses changements de domicile, sa vie dans ce petit vingt-cinq mètres carrés d'un grand ensemble : Lech Walesa partage tout avec Miroslawa - rebaptisée par lui, Danuta - sa jolie épouse depuis novembre 1969, qu'il a connue fleuriste à Gdansk. Et aussi avec les enfants : Bogdan (dix ans), Slavomir (huit ans), Przemyslaw (six ans), Jaroslaw (quatre ans), Magdalena (deux ans) auxquels viendra se joindre, enfant de l'été polonais, Anna, née à un moment douloureux où son père est gardé à vue par la milice.
Une vie courageuse qui en impose par son authenticité, un charisme personnel étonnant : c'est pour cela que Lech Walesa est choisi comme leader, le 14 août, par ses camarades. Il s'affirmera aussi comme un interlocuteur de grande qualité, face aux négociateurs du gouvernement, en particulier face à Mieczyslaw Jagielski.
Tous les jours, à partir du 23 août, les ouvriers en grève font paraître un bulletin d'information Solidarité. Il donne aux travailleurs, ceux des chantiers et ceux des autres entreprises, ainsi qu'à tous ceux qui soutiennent leur combat hors les grilles des usines, toutes les nouvelles importantes des négociations et des réflexions sur le cours des événements. Moyens de fortune, impression artisanale, mais expression aussi de la volonté de dire quoi qu'il en coûte.
Le 17 septembre a lieu à Gdansk, à l'hôtel Morski, au n° 103 de la rue Grunwald, la première assemblée générale de tous les comités de grève du pays. Ils sont près de 400 délégués, venus de partout, qui se rencontrent pour la première fois dans une ambiance un peu désordonnée d'amitié et de lutte. Quand Lech Walesa se lève pour ouvrir la séance, les applaudissement crépitent. Il dit simplement : "Je vois que je n'ai pas besoin de me présenter. Alors nous pouvons commencer à travailler". Lui-même n'est pas favorable à une union nationale. Que chacun s'organise et se fédère par région. Le littoral de la Baltique a fait le M.K.S., ailleurs il peut en être de même.
Le 22 septembre naît ainsi l'Union des syndicats indépendants et autogérés de Pologne qui regroupe les trente-cinq syndicats, premiers signataires. Elle prend le nom de Solidarité (N.S.Z.Z. Solidarnosc). Ce mouvement se revendique pacifique, et basé sur la non-violence, symbole fort des années Lech Walesa. Et, c'est accompagné par une foule enthousiaste que Lech Walesa, élu président de la commission permanente de Solidarité, vient déposer auprès du tribunal de Varsovie la demande d'enregistrement.
Le 10 novembre 1980, c'est la victoire de la raison et de la sagesse. Les statuts de Solidarité sont adoptés par la Cour suprême de Pologne qui casse la décision du tribunal de Varsovie. Le nouveau syndicat qui rassemble maintenant près de 8 millions de membres est enregistré, dans ses statuts initialement déposés et rédigés par lui-même. En annexe sont joints trois documents : les premiers articles des accords de Gdansk sur le rôle dirigeant du parti, la Constitution et les alliances de la Pologne, ainsi que les conventions 87 et 98 de l'Organisation internationale du travail sur les libertés syndicales.
Solidarité peut maintenant s'organiser légalement sur l'ensemble du territoire.
Le gouvernement communiste polonais finit par céder : il signe alors les accords de Gdansk avec Lech Walesa, ouvrier-électricien et leader du syndicat indépendant Solidarnosc. Le 13 décembre 1981, le général Jaruzelski, chef de l'Etat polonais et chef du parti communiste, proclame l'Etat de guerre en Pologne. Un conseil militaire prend les commandes du gouvernement. 6 000 syndicalistes et opposants au régime communiste sont arrêtés. Le syndicat ouvrier "Solidarnosc" est dissout en 1982 et son leader, Lech Walesa, arrêté. Ce coup de force de Jaruzelski participe à l'isolement de la Pologne de la scène internationale. "Solidarité" continuera d'exister dans la clandestinité. En 1989, Solidarnosc est relégalisé.
Le 5 octobre 1983, Lech Walesa reçoit le prix Nobel de la Paix. Emprisonné en 1981 par le gouvernement polonais il est relâché en 1982, mais les autorités polonaises, craignant son exil, le retiennent en Pologne. C'est sa femme, Danuta Walesa, qui ira chercher le prix en son nom le 10 décembre 1983.
En 1990, Lech Walesa deviendra le premier président de la République polonais élu au suffrage universel direct. C'est la fin de l'époque communiste en Pologne. Fervent catholique, il a été en cela particulièrement défendu par son compatriote, le pape Jean-Paul II, qu'il rencontre lors de sa visite en Pologne en 1979.
Il a perdu l'élection présidentielle en 1995 face à Aleksander Kwasniewski (ex-communiste), réélu en 2000. De nombreux électeurs polonais lui reprochaient en effet son trop grand conservatisme moral et l'importante place de l'église catholique dans la vie politique. En 2000, il s'est présenté à nouveau mais n'a recueilli que moins de 1 % des voix. Suite à cet échec, il a annoncé son retrait du monde de la politique. Il jouit encore à l'heure actuelle d'un grand prestige dans son pays natal. Très nombreux sont ceux qui le considèrent, aux côtés de Jean-Paul II, comme le libérateur de la Pologne du joug communiste. Son rôle a aussi été déterminant dans la chute du "Rideau de fer". En 2005, lors du concert de Jean Michel Jarre , Lech Walesa est apparu et a fait un discours qui a touché les Polonais et surtout les ouvriers qui travaillent maintenant à Gdansk.
Citations de Lech Walesa
- "Celui qui tend la main pour arrêter la roue de l'Histoire se fait écraser les doigts"
- "Le stalinisme, c'est la voie la plus longue pour aller du capitalisme... au capitalisme."
Livres de Lech walesa
- Un chemin d'espoir
Lesh Walesa raconté par lui-même. De son enfance à son combat syndicaliste, le héros polonais, prix Nobel de la Paix, nous fait part de ses souvenirs, de ses doutes, de ses craintes mais aussi de ses espoirs.
- Les chemins de la démocratie
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