Politique
Adolphe Thiers "Le Rastignac marseillais"
IL est, en titre, le premier président de la troisième République. Il occupe sa fonction du 31 août 1871 au 24 mai 1873. S'il est ainsi promu au premier rang par une Assemblée royaliste élue à Bordeaux, c'est pour une double raison.
Les Prussiens occupent le territoire et la paix n'est pas signée. La France a besoin d'un sauveur qui fasse taire les divisions, et accepter par le pays la suprême humiliation : la perte des deux provinces d'Alsace et de Lorraine. Thiers est le parlementaire le plus connu de France. Constamment dans l'opposition sous l'Empire, il sera le sauveur.
La présidence de la République est pour Adolphe Thiers l'aboutissement d'une longue carrière de Rastignac marseillais. Car l'homme s'est fait lui-même, sans rien devoir à sa famille, si ce n'est aux soins et à l'affection de sa mère et de sa tante.
C'est un enfant naturel dont, à la naissance, le père est absent. Il ne sera légitimé que le 13 mai 1797, après le mariage de ses parents. Il était né le 15 avril à Marseille, 15, rue des Petits-Pères, aujourd'hui rue Thiers.
Adolphe est élevé par des femmes et ne voit jamais son père. Sa mère et sa grand-mère s'occupent de sa première enfance. Le père s'est absolument désintéressé de la jeune femme et de son enfant. Il a filé vers Paris, les abandonnant sans crier gare. Thiers ne reverra son père que beaucoup plus tard. En est-il affecté ? Certes pas. Comment peut-on souffrir d'un être que l'on ne voit pas ?
La grand-mère comprend tout de suite l'intelligence de l'enfant. Elle le fait placer dans une pension particulière, puis il entre en 1808 au lycée au son de tambours bonapartistes, un de ces lysées au régime militaire créés par Napoléon dans toute la France. Ce lycée impérial, actuellement appelé lycée Thiers, est alors installé dans l'ancien couvent des Bernardins. Il est sale, vieillot, humide et d'aspect misérable. On s'y lève tous les jours à cinq heures du matin. Il n'importe ! Thiers n'est pas là pour s'amuser, mais pour faire plus tard partie de la toute petite minorité de privilégiés qui, sachant le latin et le grec, seront, nantis du baccalauréat, jugés aptes aux fonctions de l'Etat, aux postes juteux des affaires.
Dans les petites classes, il est seulement moyen. C'est plus tard qu'il devient bon élève, parce qu'il rencontre un professeur, Maillet Lacoste, qui le comprend et qu'il admire, un crack de Polytechnique. Le professeur méprise les jeunes bourgeois qu'on lui impose au lycée impérial, sauf Adolphe Thiers qui a compris son génie. Il enseigne pour Thiers, il ne voit que cet enfant pauvre et perdu dont il rêve de faire un champion.
Les progrès sont rapides. Adolphe met les bouchées doubles, il rafle tous les prix et fait l'admiration de ses camarades qui se pressent pour l'entendre raconter des histoires dans la cour du lycée car il est un excellent narrateur. Il aime l'Empire, contrairement aux Marseillais qui le haïssent parce qu'il a ruiné le commerce du port. Voilà qui ne prédispose pas à l'étude du droit, ni à l'étude tout court. Que ne s'engage-t-il dans la Grande Armée !
Il n'en a pas le temps. Il ne serait peut-être pas recruté : trop petit de taille ! La Restauration arrive, puis le vol de l'aigle, puis la seconde Restauration, sanglante à Marseille où l'on tue les amis de l'empereur et de la République.
Ensuite, il part pour Aix pour faire des études de droit : il faut apprendre mécaniquement un cours qui n'a aucun intérêt. Mais il se fait plusieurs amis en ville, jusqu'à constituer une sorte de cénacle de jeunes gens ambitieux. Car le jeune Adolphe a de l'ambition. Pour la satisfaire, il sait qu'il doit quitter Aix, gagner au plus vite la capitale. Il obtient alors son diplôme d'avocat à Aix-en-Provence.
Pellenc, l'ancien secrétaire de Mirabeau, a remarqué son talent. Il fait de lui un vif éloge devant le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, un vieux libéral de soixante et onze ans qui a connu toute la Révolution. Le duc l'engage à son château comme secrétaire.
Le chirurgien d'Aix lui a donné une lettre de recommandation pour le député Jacques-Antoine Manuel, député provençal d'extrême-gauche, une des vedettes du Palais-Bourbon où les libéraux brocardent Louis XVIII à longueur de sessions. Nous sommes en septembre 1821, l'année de la mort de Napoléon. Paris déçoit beaucoup Thiers, qui a du mal à s'acclimater.
Manuel le présente à Etienne, le patron du journal d'opposition le Constitutionnel. Le voilà engagé. Ses articles plaisent. On s'arrache le petit chroniqueur. Puis il travaille pour La Gazette d'Augsbourg. Il fait la connaissance de La Fayette, le héros des deux mondes, toujours en selle pour une autre révolution, ainsi que de Talleyrand (au moment où celui-ci prend ses distances avec la Seconde Restauration) et de sa nièce, l'émouvante duchesse de Dino : c'est pour lui une révélation, il n'avait jamais vu de femme du monde.
Parallèlement, il travaille à son Histoire de la Révolution, qui paraît entre 1823 et 1827, en 10 volumes, et qui lui vaut de nombreux éloges et son élection à l'Académie française en 1833 au fauteuil 38.
Grâce également au député Manuel, Thiers est introduit auprès du banquier libéral Jacques Laffitte. Avec le républicain Armand Carrel, son ancien condisciple et ami François-Auguste Mignet et le libraire éditeur Auguste Sautelet, il fonde ensuite, au tout début de 1830, un journal d'opposition au régime de Charles X, le National, dans lequel il développe ses conceptions politiques.
Thiers est convaincu que la question religieuse, bien davantage que la question constitutionnelle, est ce qui sépare la branche aînée des Bourbons de l'opinion. Pour lui, la société française est avant tout dominée par la crainte du gouvernement des prêtres : "La France, écrit-il, est incrédule encore plus que libérale".
Lors des Trois Glorieuses (1830), il est de ceux qui poussent Louis-Philippe d'Orléans à prendre le pouvoir. Vers la fin de 1830, il est tenté d'évoluer nettement vers la gauche, mais il est épouvanté par la mollesse de Jacques Laffitte face à l'agitation, particulièrement après le sac de Saint-Germain-l'Auxerrois en février 1831, et rejoint alors le parti de la résistance. L'énergique Casimir Perier, qui succède à Laffitte, le subjugue et restera comme son modèle en politique.
Après la mort de celui-ci, il entre, le 11 octobre 1832, dans le premier ministère Soult au poste-clé, en ces temps troublés, de ministre de l'Intérieur. Avec Guizot et le duc de Broglie, il forme une triade de "talents supérieurs" qui domine le ministère.
A cette époque, Thiers plaît à Louis-Philippe, qu'il sait divertir et flatter. Mais la famille royale le déteste. La princesse Louise, qui le surnomme "le poney blanc", s'exclame après sa nomination au ministère de l'Intérieur : "Un homme sans tenue, sans probité politique !".
En novembre 1833, il épouse Elise Dosne, fille aînée de sa maîtresse, Euridice Dosne, femme d'un riche agent de change. Ce mariage lui vaut une très grande fortune, mais ne lui donne aucune position sociale solide.
Insensiblement, alors que la monarchie de Juillet se stabilise, la menace républicaine étant définitivement éliminée avec les lois de septembre 1835, Thiers évolue vers le centre gauche, puis vers la gauche. Cette évolution est encouragée par le roi, qui cherche à le détacher de ses amis doctrinaires Guizot et Broglie pour mieux affirmer son propre pouvoir. Aussi, après que la Chambre des députés a renversé le ministère Broglie, Louis-Philippe va nommer Thiers chef du gouvernement une première fois du 22 février au 6 septembre 1836.
Talleyrand encourage Thiers à accepter : "Monsieur, l'Europe vous attend", non sans mettre en garde le roi. Thiers n'ignore pas que les relations risquent de devenir rapidement difficiles avec le roi, qui veut gouverner, alors que lui-même a frappé, en janvier 1830, la fameuse maxime : "Le roi règne mais ne gouverne pas". Mais, après avoir montré ses talents d'homme à poigne au ministère de l'Intérieur et soigné sa popularité au ministère des Travaux publics, il veut être ministre des Affaires étrangères et président du Conseil pour recueillir le mérite de la grande affaire diplomatique à laquelle songe Louis-Philippe : une alliance avec l'Autriche, permettant à la monarchie de Juillet de ne plus être l'otage de l'Angleterre et réglant, dans le même mouvement, la question de l'établissement matrimonial du duc d'Orléans.
Mais, en dépit du zèle mis par Thiers à seconder les désirs de Metternich, le projet de mariage autrichien est rejeté par la cour de Vienne. Sur le plan intérieur, Thiers est également fragilisé par la reprise de l'agitation républicaine à la suite de l'attentat d'Alibaud (25 juin 1836) contre Louis-Philippe.
Désireux de se venger de l'affront infligé par l'Autriche et de rétablir sa popularité en conquérant un peu de gloire militaire, Thiers voudrait envoyer des troupes françaises dans la péninsule ibérique, qui sombre progressivement dans la guerre civile en raison de la rébellion carliste contre la reine-régente Marie-Christine. Il croit pouvoir faire annoncer une intervention militaire imminente le 13 août, au lendemain du pronunciamiento de la Granja, qui contraint la reine régente à accepter la Constitution libérale de 1812. Mais il est aussitôt désavoué par Louis-Philippe, viscéralement hostile à une intervention militaire dans la péninsule ibérique, et conforté dans son refus par Talleyrand et par Soult, qui en a fait l'expérience malheureuse sous l'Empire. Aussi, le 16 août, Thiers envoie sa démission au roi, "se réservant de le servir utilement quand ils seront tout à fait d'accord".
Dans les jours suivants, le roi et Thiers ont plusieurs entretiens pour régler la succession. D'après la duchesse de Maillé, "il y a eu une scène où Thiers a été assez insolent et ils se sont mal quittés. M. Thiers lui a dit qu'il reviendrait au ministère malgré lui, comme l'homme du peuple ; qu'il avait en cette qualité plus de pouvoir que lui. C'est un ennemi dangereux que M. Thiers." "Thiers, commentera Louis-Philippe, a été excellent jusqu'à la rupture du mariage ; après cela, il a complètement perdu la tête."
Pendant les années 1837 à 1839, Thiers cherche ardemment sa revanche et combat sans relâche son successeur, le comte Molé. Ame de la coalition formée pour le renverser, il s'évertue à faire échouer, une fois ce but atteint, toutes les combinaisons imaginées par Louis-Philippe pour le remplacer. Le roi cherche même à l'écarter en lui offrant une grande ambassade, que Thiers refuse avec indignation tandis que ses amis poussent de hauts cris.
De nouveau président du Conseil du 1er mars au 29 octobre 1840, il est finalement écarté en 1840 en faveur de François Guizot. Il continue à siéger à la chambre des députés dans l'opposition centre gauche.
De 1845 à 1862, il publie en 20 tomes Le Consulat et l'Empire, récit chronologique et très détaillé de la période correspondante, tout en siégeant à la Chambre dans l'opposition centre-gauche.
Rallié au gouvernement provisoire de 1848, il s'opposa, avec la droite conservatrice, aux socialistes. D'abord favorable à Louis-Napoléon, il lui manifesta son hostilité dès la formation du second Empire. Exilé en Suisse au lendemain du 2 décembre 1851, il revint l'année suivante mais ne reparut à la Chambre qu'en 1863, et siégea à nouveau dans l'opposition. Après la capitulation de Sedan, il fut désigné pour négocier avec Bismarck dont il obtint la réduction de l'indemnité de guerre et la conservation de la ville de Belfort.
Monsieur Thiers a donc acquis, définitivement, la réputation d'un homme d'ordre, parfaitement insensible et inflexible, que l'on peut appeler dans tous les cas d'émeute sociale ou politique. C'est un des points forts de son personnage, quand il est nommé en 1871 par l'Assemblée des notables de Bordeaux président de la République française (le premier de la IIIe République) à titre transitoire (loi Rivet). Il eut alors à conclure le traité de Francfort, puis à réprimer l'insurrection de la Commune. Il travailla ensuite à la reconstruction économique et militaire du pays. Il faut en effet un homme d'Etat qui se charge de la basse besogne : remettre à la raison le Paris révolté de la Commune. En 1871, Thiers ne fera qu'appliquer un plan conçu dès 1848 : évacuer Paris pour le reprendre.
Partisan d'une République conservatrice, il fut battu par une coalition monarchiste (1873) et remplacé par Mac-Mahon.
En 1877, l'année de sa mort, Gambetta le proclame "libérateur du territoire". Il repose dans un énorme mausolée à côté de la chapelle au Père Lachaise.
Mandats électifs
- 4 juin 1848 : député de Paris à la Constituante (élu dans 3 autres départements)
- 1863 : député de Paris (ou plutôt "député de la Seine")
- 8 février 1871 : élu député dans plusieurs départements (dont le Loiret), il opte (à une date non connue, avant le 2 juillet 1871) pour le mandat de député de la Seine.
Citations
- "Le roi n'administre pas, ne gouverne pas, il règne." ("Du gouvernement par les chambres". Le National - 4 Février 1830). La maxime "le roi règne mais ne gouverne pas" est développée, en janvier 1830, par Thiers dans un texte anonyme.
- "La république est le gouvernement qui nous divise le moins." (Discours à l'Assemblée Législative - 13 février 1850).
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