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Politique

Albert Lebrun, un président passionné et discret


ALBERT Lebrun est né le 20 août 1871 à Mercy-le-Haut (Meurthe et Moselle), petit village lorrain, à proximité de la frontière allemande, un an après la défaite de Sedan.
Fils d'un agriculteur, Ernest Lebrun, maire de son petit village, et d'Anne-Marie née Navel.
Ses parents habitaient une grande maison connue pour ses vingt-huit fenêtres et possédaient une ferme de 80 hectares avec une vingtaine d'ouvriers. Albert, fils aîné, devait reprendre la ferme et, jusqu'à l'âge de 14 ans, il aida aux travaux des champs. Mais c'est Gabriel, son frère cadet, qui reprendra la ferme.
En effet, Albert Lebrun, remarqué par son instituteur, part faire ses études au lycée de Nancy.
Albert, après avoir étudié le latin avec le curé du village, devient en quelques mois l'un des meilleurs éléments du lycée. Il est doué d'une mémoire prodigieuse et connaît par coeur des tables entières de logarithmes. Brillant élève, il récolte de nombreux prix et entre à l'Ecole Polytechnique (Promotion X1890), avant de sortir également premier de l'Ecole des Mines en 1896. Il devient alors ingénieur du corps des Mines, à Vesoul, puis à Nancy. Il se passionne pour les questions sidérurgiques. Il enseigna pendant de nombreuses années à HEC et prononça encore une conférence sur ce sujet six mois avant sa mort.
Réservé et timide, Albert Lebrun était un travailleur rigoureux, dont l'intelligence impressionnait ceux qui le côtoyaient ; il était aussi d'une grande bonté et d'une étonnante simplicité. "Trop impeccable", au dire de l'un de ses contemporains, Albert Lebrun était surtout d'une honnêteté parfaite, qui tranchait dans une époque de compromissions.
C'est Alfred Mézières, député de Meurthe-et-Moselle, professeur à la Sorbonne et membre de l'Académie française, qui le pousse dans la politique. Lebrun entre d'abord au conseil général (1898) comme représentant du canton d'Audun-le-Romain, puis devient, à 29 ans, député (Nancy), le plus jeune de France, de 1900 à 1920 (avec une interruption pour partir au front à Verdun comme commandant d'artillerie en août 1914), dans le parti des républicains de gauche. En 1900, il occupe le siège que lui laissait Mézières à Briey.
En 1902, à 32 ans, il épouse Marguerite Nivoit, originaire des Ardennes et de Lorraine, fille du futur directeur de l'Ecole des Mines. Ils auront deux enfants : Jean, né en 1902, et Marie, née en 1904. Marguerite a fait des études poussées, parle couramment l'anglais et l'allemand, joue du piano, peint et sculpte. Elle a un peu voyagé. Elle aime le théâtre, le cinéma et la photographie, le tennis, et même la gymnastique. Elle aime aussi danser, et a repoussé une longue suite de prétendants avant de se décider à épouser Albert Lebrun. Elle a tenu son Journal chaque jour depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à sa mort. Catholique pratiquante, une foi profonde guide tous ses actes et inspire beaucoup de pages d'introspection de son Journal, véritable témoignage spirituel par endroits.
Albert Lebrun n'appartenait pas à la "gauche démocratique", mouvement modéré mais franc-maçon. Il adhéra à un mouvement proche, le parti républicain, défenseur de la République modérée, mais qui n'est pas anticlérical. Catholique pratiquant, Albert Lebrun vote la loi sur les associations et congrégations de 1901 et la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905, suscitant l'ire des milieux catholiques conservateurs, mais refuse de voter les mesures répressives des deux textes de loi.
En février 1905, Albert Lebrun fait échouer une tentative de mettre l'Ecole des Ponts dans les locaux de l'Ecole des Mines, car d'après lui, "avec les soixante-dix élèves environ qu'elle comporte actuellement, l'Ecole des Mines est exactement remplie : amphithéâtres, salles de dessin, laboratoires, bibliothèque, sont juste assez étendus pour les besoins auxquels ils ont à satisfaire. [...] Réunir ces deux écoles, ce serait fatalement, qu'on le veuille ou non, restreindre la possibilité de ces travaux personnels, ce serait en quelque façon, porter atteinte à la richesse nationale."
Il bat sans difficulté tous ses concurrents, y compris François de Wendel en 1906.
Très aimé dans sa région, il est réélu avec un nombre croissant de voix à toutes les élections.
A la Chambre, il occupe des fonctions de secrétaire (1903), vice-président (1913) ; il siège dans de nombreuses commissions dont travaux publics et chemins de fer, armées, marine, colonies, budget (qu'il préside en 1917).
Il devient, en 1906, président du Conseil général de Meurthe-et-Moselle jusqu'en 1932.
Ministre des Colonies (gouvernements Caillaux et Poincaré), de la Guerre (1911-1914) puis du Blocus et des Régions libérées (1917-1920). En 1914, il fut envoyé brièvement comme chef d'escadron d'artillerie à Verdun. Les carnets qu'il rédige au jour le jour nous le montrent inspectant des batteries, réalisant des essais au Creusot tout en assurant des allers et retours à la Chambre des députés à Paris à laquelle il appartient encore. Il déjeune régulièrement avec le sous-préfet de Briey, André Magre, qui le renseigne sur sa circonscription électorale. Devenu son ami, Magre le suivra aux postes successifs de préfet de Meurthe-et-Moselle, directeur de cabinet du président du Sénat puis secrétaire général de la présidence de la République en 1932. Durant cette période, Albert rend fréquemment visite, à cheval, à son frère Gabriel, simple maréchal des logis au fort de Douaumont. En décembre 1915, les nécessités de la vie parlementaire le ramènent à Paris.
Sa modération l'aidera à régler la crise d'Agadir dans laquelle les Allemands attirent la France. L'échange d'un bout de terre du Cameroun allemand (le "bec de canard") contre une terre française du Congo permet d'obtenir en contrepartie une plus grande liberté de mouvement au Maroc. Cet accord est vivement dénoncé par la presse allemande mais aussi par une partie des parlementaires français. Il fait front avec le soutien de Caillaux, président du conseil, et de son ami Poincaré, qui allait devenir, en 1913, président de la République.
En novembre 1919, Clemenceau lui reproche publiquement le choix sur sa liste en Meurthe-et-Moselle de Louis Marin, qui avait refusé de voter le traité de Versailles ; sommé de retirer cet homme politique lorrain de sa liste, Lebrun préfère démissionner et quitte le Gouvernement. La presse se déchaîne alors contre la tyrannie de Clemenceau.
Dans les années 1920, il représente la France à la Société des Nations. Président de la caisse d'amortissement de 1926 à 1931, il participe avec son ami et compatriote lorrain Raymond Poincaré au redressement du franc. Il préside également le conseil d'administration de l'Office national des mutilés et réformés de guerre.
Sénateur en 1920 (là encore il récupère le siège laissé vacant par Alfred Mézières), il devient Président du Sénat en 1931.
Au fil de sa carrière, il se rapproche de plus en plus de la droite modérée, sans montrer la moindre attirance pour les mouvements extrémistes qui naissent dans les années 30.
Il est élu président de la République le 10 mai 1932 sans opposant à la suite de l'assassinat de Paul Doumer, par le terroriste russe Gorguloff, afin de donner à cette élection une impression d'unité nationale. Il sera un président discret, sa seule initiative marquante étant le rappel de Gaston Doumergue comme chef du gouvernement en 1934. Les gouvernements se succédant à une vitesse effrénée en cette fin de IIIe République, Lebrun nommera en tout vingt présidents du conseil, les mêmes hommes revenant à plusieurs reprises aux commandes (notamment Herriot, Daladier, Sarraut, Chautemps, Doumergue, Flandin, Laval, Blum, Reynaud et Pétain). Le 9 octobre 1934, le ministre des affaires étrangères Louis Barthou est assassiné à Marseille avec le roi Alexandre de Yougoslavie, événement qui marquera Albert Lebrun.
Le voyage en Angleterre d'Albert Lebrun et de son épouse en mars 1939, qui répond au voyage des souverains britanniques à Paris en juillet 1938, est particulièrement réussi : le couple présidentiel apprécie l'hospitalité du roi George VI et tout particulièrement de sa jeune femme, qui deviendra la Queen Mum, décédée en 2001. Le baptême, par Marguerite Lebrun, du paquebot "Normandie", le plus grand du monde, est l'occasion pour la femme du président, sa fille Marie et sa belle-fille Bernadette de se rendre aux Etats-Unis, où elles sont accueillies par les Roosevelt.
A la fin de son premier mandat et après des hésitations, il se représente contre l'opposition. Il est réélu en 1939 au premier tour. Son second septennat sera interrompu par la défaite de 1940.
Albert Lebrun ne démissionne pas. Ecarté de sa fonction, il se retire alors à Vizille, chez son gendre, Jean Freysselinard, également polytechnicien, qui a pris la direction d'une entreprise de meules dans cette ville de l'Isère. Pendant toutes ces années, sa santé ainsi que celle de sa femme déclinèrent.
En 1940, pendant la débâcle, bien qu'il souhaite continuer la lutte en Afrique du Nord, il fait appel au Maréchal Pétain. Il ne s'oppose pas à la révision constitutionnelle prônée par Laval. Pétain obtient les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940 et l'article 2 de la loi du 25 février 1875 relatif au président de la République est abrogé. Lebrun doit alors se retirer. A la fin de la guerre, Albert Lebrun qui n'avait pourtant pas démissionné ne retrouvera pas ses fonctions comme il l'avait espéré.
Il est alors rapidement enlevé par les Allemands, en août 1943, ainsi que son ami André François-Poncet, ancien ambassadeur de France en Allemagne, qui habitait à proximité. Conduits au siège de la Gestapo à Lyon, aujourd'hui musée de la Résistance, puis à Paris, ils sont amenés au château d'Itter, dans le Tyrol, où ils retrouvent la plupart des hommes politiques de l'époque que Hitler avait fait enlever (Reynaud, Daladier, Weygand, Borotra, Léon Jouhaux...). Albert Lebrun tombe malade et les médecins allemands craignent qu'il ne décède en Allemagne ; Hitler décide alors de le renvoyer en France, après quelques semaines seulement d'absence.
Albert Lebrun connaît la libération de Vizille et participe à la liesse populaire. Il rend alors visite au général de Gaulle, en octobre 1944, qui le remercie "des services rendus à la France pendant les longues années de sa vie publique". Une Quatrième République, aussi faible que la Troisième, prend le relais pour douze courtes années.
Il occupe finalement l'appartement du boulevard Beauséjour en 1945, donne des conférences et soigne sa femme atteinte de la maladie de Parkinson. Il meurt le 6 mars 1950. Des funérailles nationales à Notre-Dame de Paris sont organisées et il est inhumé dans le cimetière de Mercy-le-Haut, son village natal. Un monument à sa gloire y est élevé en 1959. De nombreuses écoles, collèges et rues portent, surtout en Lorraine, le nom d'Albert Lebrun.
L'aspect partisan de la politique ne le passionnait guère, mais il aimait étudier les questions techniques ; il fit beaucoup pour sa région, y développant l'industrie et les transports.
Toute sa vie, Albert Lebrun s'intéressera avec passion aux colonies dont il sera l'un des spécialistes de l'entre-deux-guerres, demeurant pendant de nombreuses années rapporteur général du budget des colonies au Sénat. Il préface au moins une dizaine d'ouvrages et écrit un grand nombre d'articles dans des revues spécialisées, aussi bien sur les relations télégraphiques avec les colonies que sur le statut de la magistrature coloniale, le caoutchouc ou le jute, le port de Dakar, la fièvre jaune au Sénégal... Il demande en particulier, dans ses papiers, un grand emprunt pour relancer la production aux colonies après la guerre de 1914-18 et appelle à un renforcement de l'"outillage", pour améliorer la productivité et réduire la fatigue et la mortalité des ouvriers. Il se rend à plusieurs reprises en Afrique du Nord et à Dakar.
En quelques mots, Albert Lebrun rappelle les buts de la colonisation telle qu'on la concevait alors : "Respecter chez l'indigène sa personnalité et ses traditions pour le faire évoluer peu à peu dans les voies de la civilisation sans rompre brutalement en lui les liens d'un passé auquel il demeure malgré tout attaché ; le soustraire, grâce aux progrès de la science médicale, à ces terribles maladies auxquelles depuis des millénaires il paie un redoutable tribut ; l'élever peu à peu dans l'échelle des êtres, en lui apportant les bienfaits de l'instruction ; doter son pays d'un outillage économique qui facilite son propre labeur et en multiplie les résultats ; rénover ses procédés de culture, pour lui permettre d'abord de manger à sa faim et ensuite d'améliorer son train de vie." (Albert Lebrun, "Organisation défensive des colonies", La marche de France, mars 1928).

Le 4 Octobre 2005

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