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Jean Jaurès
"Amener tous les hommes à la plénitude de l'humanité"
Jean Jaurès a vécu - et il est mort - pour un idéal de justice sociale et d'humanité affranchie : il voulait "amener tous les hommes à la plénitude de l'humanité", c'est-à-dire leur épargner la misère et tous les maux qu'elle engendre, aussi bien sur un plan physique que spirituel. L'idéal où tend Jean Jaurès consisterait à "faire une élite de l'humanité tout entière".
JEAN Jaurès est né le 3 septembre 1859, de Jules Jaurès, négociant, et de Marie-Adélaïde Barbaza, à Castres, rue Reclusane (aujourd'hui rue Soeur-Richard). Jean Jaurès eut un frère Louis, et une soeur Adèle, qui vécut seulement quelques mois.
Le père de Jean Jaurès était né lui-même en 1819 à Castres, où il a passé par diverses professions commerciales. Son grand-père paternel, négociant, était établi dans la ville depuis 1819 au moins. Sa mère, née aussi à Castres, en 1822, était fille de Jean Barbaza et petite-fille de Jacques Barbaza, tous deux castrais, et fabricants de drap. Par sa mère, née en 1798 à Castres, elle était la petite-fille de Joseph Salvayre, ancien maire de cette ville, "professeur de belles-lettres", plus précisément professeur de philosophie à l'institution Bonhomme, qui devait, en 1840, devenir le Collège de Castres. Le nom de Jaurès est assez commun dans la région. Il semble indiquer que la famille est originaire de la vallée du Jaur, c'est-à-dire de la Montagne Noire, d'où elle est venue s'établir à Castres.
L'enfance de Jaurès s'est passée à Castres où l'activité est ce qu'on remarque d'abord. On est ensuite frappé par une certaine impression de gravité et d'austérité. Les maisons, hautes et bien bâties, sont en pierre grise. Les cafés servent plutôt de lieu de rendez-vous pour les affaires que d'asile au désoeuvrement. De plus, il y a de nombreux couvents aux grandes façades presque sans fenêtres, plus gris encore que les maisons modernes. Par ailleurs, le climat de Castres est rude et salubre. Tous ces éléments vont laisser une trace sur l'imagination et le caractère de Jean Jaurès. Jean était un enfant grave et réfléchi. Malgré son optimisme, il a toujours eu une pointe de mélancolie.
Son père, décédé en 1882, était d'une grande force physique, intelligent, d'humeur changeante. Il a exercé plusieurs métiers, sans en approfondir aucun. La mère de Jaurès était l'esprit d'économie et de prévoyance de la maison, intelligente et de grand coeur. Son influence sur Jean fut très grande et très positive. En effet, tout en étant catholique pratiquante, elle était attachée à un spiritualisme large, tolérant, loin du dogme.
Les premières études du petit Jean se firent dans une institution libre de Castres : la pension Séjal tenue par un ecclésiastique et ses deux soeurs. Jean fut reconnaissant envers l'abbé pour les rudiments de latin qu'il lui avait enseignés. Jean Jaurès entra au Collège de Castres en octobre 1869. Il y resta jusqu'en 1876 et y fit de brillantes études (il tint constamment le premier rang dans sa classe, pour toutes les matières enseignées, y compris l'instruction religieuse). Il était passionné par les chefs-d'oeuvre de l'antiquité et de la littérature française, avec une préférence pour les classiques grecs. Jusqu'à la troisième, les deux frères Jean et Louis (né onze mois après Jean) avaient suivi les mêmes classes, mais par la suite, Louis intégra les Cours préparatoires à l'Ecole navale, à laquelle il fut reçu, à la grande satisfaction de sa famille et surtout de Jean. Sur le chemin de l'école, Jean aimait causer avec les paysans, et les jours de congé, il prenait part sérieusement aux travaux des champs. Ainsi, jamais le côté paysan n'a disparu chez Jaurès.
A la rentrée de 1876, il vint à Paris au collège Sainte-Barbe, pour suivre les classes de Louis-le-Grand et se préparer au concours de l'Ecole Normale, grâce aux conseils amicaux de l'inspecteur général Deltour. Jean était remarquable par sa vivacité d'esprit et sa curiosité désintéressée comme celle d'un artiste. Son travail était toujours fait avec soin et intelligence. Il dormait beaucoup, même dans la journée, au grand scandale du maître d'études. En fait, la transition était trop brusque de la campagne ensoleillée de Castres aux vieux bâtiments de la place du Panthéon. En 1878, il fut admis le premier à l'Ecole Normale.
Les convenances mondaines et les élégances extérieures n'étaient pas du goût de Jean Jaurès. Il ignorait absolument la valeur de l'argent, mais était très généreux. Sa simplicité et sa naïveté de coeur étaient très appréciées. Son éloquence était telle qu'à l'Ecole et dans le quartier latin, il devint très populaire.
Après l'agrégation, Jean avait demandé et obtenu la chaire de philosophie du lycée d'Albi, afin d'être voisin de ses parents. D'après un de ses élèves du lycée d'Albi, M. Maurel : "Jean Jaurès était un type épatant. Le cours était fait sans notes, dans une langue impeccable. ...le geste qui lui était déjà familier à cette époque, et qui consistait à couper l'espace de haut en bas avec la paume de la main un peu fermée."
Aussitôt agrégé, dès 1881, il avait pris une part active à la campagne électorale à Albi. Mais son attrait pour la politique inquiétait sa mère. A la rentrée de 1883, Jaurès quitta le lycée d'Albi et s'installa à Toulouse comme maître de conférences. L'année suivante, il fut élu député à Castres à l'âge de vingt-six ans. Peu de temps après, il épousa la femme qu'il aimera jusqu'à son dernier jour. Curieusement, malgré sa puissance oratoire, l'abord de la tribune lui causait un effroi presque insurmontable. Mais ses discours furent vite appréciés par la Chambre.
Battu aux élections de 1889, il reprit sa place à la Faculté des lettres de Toulouse, d'abord comme maître de conférences, puis comme professeur. C'est alors qu'il rédigea sa thèse principale : "De la réalité du Monde sensible". Il jugeait nécessaire de traiter, dans son enseignement, les questions fondamentales de la philosophie sous leur forme classique. Ce grand admirateur de Renan n'admettait pas le dilettantisme en matière de religion. Il écrivait un article par semaine à la "Dépêche", où il traitait les sujets les plus variés.
Elu au Conseil municipal de Toulouse, il fut chargé de l'instruction publique. Mais, il fut attaqué par un journal réactionnaire, qui lui reprochait de vivre en bourgeois, tout en prêchant un socialisme de rêveur sentimental. Cependant, les ouvriers socialistes de Toulouse l'aimaient et l'admiraient.
Jaurès fut élu en 1893 à Carmaux, dans une élection partielle, puis aux élections générales de 1894. En 1898, il échoua, fut renommé en 1902, et depuis lors ses électeurs lui restèrent fidèles. Après son élection à Carmaux, il fut l'un des chefs du parti socialiste. Son prestige et son ascendant, en France et dans le monde entier, allaient grandissants. Il était le plus assidu des parlementaires. En 1904, il fonda "l'Humanité", qui rallie les socialistes au dreyfusisme.
Vers la fin de sa vie, il perfectionna son anglais, ce qui lui permit de lire dans cette langue la plus grande partie des drames de Shakespeare, et les "Dialogues" de Hume sur la "Religion naturelle", qui furent pour lui comme une révélation. Durant son voyage en Amérique du Sud, il apprit l'espagnol et le portugais. Son cabinet de travail était l'image du plus parfait désordre. Mais l'ordre était parfait dans sa tête. Il avait un avantage peu commun : cet orateur abondant n'a pas prononcé une phrase qu'il dût retirer ; ce journaliste, qui a publié d'innombrables articles, n'a rien écrit qu'il eût à effacer.
Jean Jaurès a vécu - et il est mort - pour un idéal de justice sociale et d'humanité affranchie : il voulait "amener tous les hommes à la plénitude de l'humanité", c'est-à-dire leur épargner la misère et tous les maux qu'elle engendre, aussi bien sur un plan physique que spirituel. L'idéal où tend Jean Jaurès consisterait à "faire une élite de l'humanité tout entière". Cependant, il ne ferme pas les yeux sur les faiblesses et les vices naturels de l'homme: il sait tout ce dont est capable l'égoïsme, principe du mal en nous. Mais ce mal pourrait être atténué, si les institutions cessent d'engendrer la lutte, la haine et la misère. "Il n'y a pas d'idéal plus noble, écrit Jaurès, que celui d'une société où le travail sera souverain, où il n'y aura ni exploitation ni oppression...". "Le travail, qui n'est bien souvent qu'une servitude et une souffrance, deviendra une fonction et une joie...". Il ne manque pas d'exprimer sa sympathie pour les Saint-simoniens et surtout pour Fourier, dont l'idéal avait de l'analogie avec le sien.
Pour lui, l'injustice a une source unique : le régime de la propriété capitaliste. "C'est par la fin de la lutte des classes, par la disparition des classes elles-mêmes... que la justice se réalisera".
Chez Jaurès, le sentiment religieux est lié, d'une part à l'amour de la nature, et d'autre part au besoin profond de la justice. Il se sent en intime communion avec tous les chrétiens de tous les siècles, mais les dogmes l'en éloignent.
Jean Jaurès n'a jamais recherché ni désiré le pouvoir sous aucune forme. Un gouvernement, selon lui, doit parer au présent et avoir en même temps les yeux fixés sur l'avenir. il fut aussi un historien ("L'Histoire Socialiste", "L'Armée nouvelle") : il a senti qu'une connaissance approfondie du passé était un gain pour sa pensée politique. Pour lui, la République conduit, à elle seule, à l'avènement de la justice sociale, puisque la République, c'est la démocratie organisée. La méthode à suivre pour mener ce combat, c'est la conquête progressive du pouvoir par les voies légales, loin de la violence d'un mouvement révolutionnaire : voilà comment il entend "l'évolution révolutionnaire".
De même, pour lui, le socialisme ne signifie pas nécessairement internationalisme. Ce dernier signifie, avant tout, paix et harmonie entre les peuples : "En attendant la réalisation de la paix internationale par l'unité socialiste, il est du devoir des socialistes de tous les pays de protéger chacun leur patrie contre toutes les agressions possibles." En fait, Jaurès s'inquiétait face à une guerre qui serait, quand elle éclaterait, la plus effroyable tuerie de l'histoire. Il cherchait les moyens d'éviter la catastrophe ("L'Armée nouvelle").
Le 31 juillet 1914, Jean Jaurès fut assassiné par un nationaliste, Raoul Villain, au Café du Croissant à Paris, 4 jours avant la déclaration de guerre. Le 23 novembre 1924, il fut inhumé au Panthéon.
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