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Construction européenne

Jean Monnet
L'"Inspirateur"


PLUS que jamais il en est persuadé ; il sait que, sans l'union de ses peuples, le Vieux Continent ne comptera pas demain. Une conviction aussi l'anime : celle de la pérennité des institutions qu'il a contribué, plus que tout autre, à mettre en place.
Un jour de colère, de Gaulle l'a surnommé "l'Inspirateur", sans peut-être se rendre compte qu'il lui donnait là son plus beau titre de gloire.
Jean Monnet est plus que singulier, unique. Y a-t-il beaucoup de contemporains qui peuvent se vanter d'avoir pris une part déterminante à l'effort de guerre franco-britannique durant le premier conflit mondial, lancé la Société des Nations, restauré les finances de pays tels que la Pologne ou la Roumanie, contribué à la modernisation de la Chine, participé à l'élaboration du Victory Program de Roosevelt, créé le Plan français après 1945, fondé la première Communauté européenne, celle du charbon et de l'acier, animé le Comité d'action pour les Etats-Unis d'Europe, fer de lance du mouvement d'unification naissant ?
Sans diplôme, la plupart du temps sans poste officiel, pendant plus d'un demi-siècle Jean Monnet a poursuivi le même projet, utopique, fou, merveilleux : unir les hommes, créer entre eux des liens de plus en plus profonds, les consacrer par des institutions. Au service de ce dessein, il n'aura cessé d'user d'armes simples : son crédit dans les chancelleries et institutions financières du monde entier, un souci du détail poussé jusqu'à l'obsession, une méthode de négociation élevée à la hauteur d'un art et - perceptible aujourd'hui encore à travers l'intensité du regard - un magnétisme auquel le Général de Gaulle a été à peu près le seul à échapper.
Peu de figures historiques auront cependant été plus controversées que celle de ce visionnaire pragmatique. Pour les nationalistes, Jean Monnet est resté la bête noire, celui par lequel toutes les catastrophes sont arrivées, celui qui a transgressé la loi fondamentale, jusque-là intangible, des rapports internationaux : la souveraineté absolue des Etats. Et parce que l'on ne comprenait pas ou que l'on ne voulait pas comprendre que ce simple citoyen ait pu être ami des puissants et écouté d'eux, on n'a pas manqué d'insinuer qu'il devait être leur obligé ou leur instrument. Jean Monnet, en réalité, a toujours échappé aux classifications conventionnelles, et il est sûr que, honoré aux Etats-Unis et en Europe occidentale, il a souffert d'être souvent incompris dans son propre pays, sinon soupçonné d'arrière-pensées inavouables.
En France, Jean Monnet n'a jamais réussi à se débarasser de son image d'homme de l'ombre. Les Anglo-Saxons, en revanche, ont mieux compris qu'il n'avait pas été une éminence grise par destination, mais par nécessité, et que la vérité du personnage était bien plus dans son dessein que dans ses méthodes, si fascinantes qu'elles aient pu paraître. Il avait fait sienne, il n'a cessé de le répéter, la devise de son ami américain Dwight Morrow : "Il y a deux sortes de gens, ceux qui veulent être quelqu'un et ceux qui veulent faire quelque chose. J'ai choisi d'appartenir à la seconde catégorie."
Le secret de Jean Monnet, c'est simplement qu'il a toujours refusé de se plier aux sacro-saintes lois de l'Histoire. Réaliste, il n'a jamais prétendu commencer sur une page blanche, mais très tôt il a estimé que la référence incantatoire aux leçons du passé était le plus sûr moyen de répéter les erreurs, de se draper noblement pour défendre des intérêts étroits. Au cours de sa carrière, que de fois n'a-t-il entendu ses contradicteurs lui opposer l'expérience pour justifier le maintien du statu quo ! Plus conscient qu'on ne l'a dit des spécificités européennes, il s'est convaincu dès la Seconde Guerre mondiale que l'unité ne se ferait pas sur la base des schémas classiques. Comme la plupart des mots historiques, le mot qu'on lui prête : "Si c'était à refaire, je commencerais par la culture" est apocryphe. La référence à l'humanisme, à un fonds commun d'idées européennes, Jean Monnet n'y était pas insensible, mais trop souvent il avait vu le nationalisme se cacher derrière la recherche d'une identité pour ne pas être persuadé que le moteur de l'union devait se situer à l'extérieur de cette sphère.
D'Aristide Briand à Richard de Coudenhove-Kalergi en passant par Robert Schuman, Alcide De Gasperi, Paul-Henry Spaak et même Charles de Gaulle, l'Europe a beaucoup de pères spirituels, mais le fondateur des institutions, l'inventeur de la méthode permettant le transfert, ou mieux la fusion des souverainetés, demeurera à coup sûr Jean Monnet.
Il n'empêche que bien des éléments de l'énigme Monnet sont à rechercher du côté de Cognac, où il avait vu le jour le 9 novembre 1888.
Son père, Jean-Gabriel, hissa le clan à la fin du 19e siècle dans l'univers fermé des négociants. Très tôt, Jean-Gabriel Monnet avait travaillé pour plusieurs maisons, en particulier Pellisson qui, aujourd'hui propriété d'Hennessy, assure principalement la production du pineau et du brandy. C'est en 1897 que Jean-Gabriel Monnet trouva sa voie lorsque la Société des propriétaires vinicoles de Cognac (SPVC) l'appela à prendre la gérence de l'entreprise.
Le 31 décembre 1897, le nom du père de Jean Monnet apparaît pour la première fois dans le grand livre n °6 de la société. Nommé gérant, il fait "don et abandon" de son nom au point de vue commercial. En contrepartie, il obtient l'utilisation de la maison de réception construite vers 1870. Dès août 1901, les étiquettes portent les deux mentions : SPVC et J.-G. Monnet. Le symbole de la marque est la salamandre, emblème caractéristique des armes de la famille de Valois-Angoulême et par conséquent de François Ier, né à Cognac en 1494.
Fille d'un ancien tonnelier d'Hennessy devenu maître de chaix des Hennessy, Maria Demelle, qui épousa Jean-Gabriel Monnet en janvier 1888, est elle aussi issue du terroir cognacais. Epouse exemplaire, cultivant les vertus domestiques, elle n'en a pas moins une personnalité marquée, et tout donne à penser que son influence sur son fils fut déterminante. "Ma mère, dira Jean Monnet, était d'une grande beauté mais elle était dure avec elle-même et très exigeante avec les autres. Fort différente de mon père, elle était surtout sensible à l'aspect pratique des choses."
Si son mari est agnostique, Maria Monnet est, elle, profondément croyante. Entre ces deux tendances incarnées par le père et la mère, l'équilibre se révèle heureux, et c'est dans un milieu harmonieux que semble avoir grandi Jean Monnet. La concentration dont l'Inspirateur fit preuve toute sa vie n'eut vraisemblablement pas d'autre origine. Sans cet environnement, nul doute par conséquent que Jean Monnet ne serait devenu ce qu'il a été. Les femmes - sa mère, sa soeur, plus tard son épouse et ses filles - ont joué un rôle particulièrement grand auprès de lui.
Mais l'élément clé de l'énigme Monnet c'est d'abord une personnalité singulière. Tout jeune, le futur Inspirateur ne ressemble déjà à personne. Son horreur de l'école, son inaptitude à rester en place, son incapacité à apprendre la moindre chose par coeur font de lui un phénomène. Peu attiré par les livres, il a beaucoup de mal à rédiger, parfois il cherche ses mots, et naturellement ses études sont médiocres. En revanche, il est tenace, déterminé. Très tôt, il l'a prouvé en allant finalement acheter un cheval de bois que sa mère n'avait pas voulu lui offrir. Dix fois, vingt fois, il était passé devant le magasin au retour de l'école et toujours il s'était heurté à la même dérobade. La seule solution : passer outre, pratiquer - déjà ! - la politique du fait accompli.
En réalité, Jean Monnet a une intelligence concrète qui ne trouve guère le moyen de s'épanouir dans le système éducatif français du début du siècle, fondé sur les humanités et la rhétorique.
Ainsi, à seize ans, ayant renoncé à passer la seconde partie du baccalauréat, Jean Monnet demande à son père l'autorisation de voyager. En fait, les affaires attirent le jeune homme : un séjour en Grande-Bretagne serait certainement une bonne formation. Approuvé par sa femme, Jean-Gabriel Monnet cède : Jean ira passer deux ans à Londres, dans une famille de négociants, non seulement pour y apprendre l'anglais mais pour s'imprégner de toute une philosophie de la vie.
Sitôt installé à Londres, Jean Monnet est enthousiasmé. Chaque jour, pendant des mois, il accompagne son hôte, M. Chaplin, à son bureau de la City, dans les clubs, dans les restaurants, partout où l'on négocie des affaires à la mesure d'un immense empire.
Jean Monnet a aussi compris une chose très importante : lorsqu'on habite Cognac, il n'est pas nécessaire de passer par Paris pour connaître les Anglais. La leçon ne devait pas être oubliée. L'Inspirateur, selon le mot de son collaborateur Georges Berthoin, sera toujours un "provincial internationaliste".
Le second grand voyage de Jean Monnet est plus aventureux, puisque c'est au Canada qu'il se rend, à dix-huit ans. Le Canada c'est alors le Far West. Le long de la ligne de chemin de fer en construction vers le Pacifique, des cités de bois surgissent remplies d'immigrants attirés par le métal jaune. La ruée vers l'or bat son plein.
Du Canada, Jean Monnet passe rapidement aux Etats-Unis. Indépendamment de ses rapports avec la Hudson Bay Company, il noue à ce moment-là ses premières relations d'affaires durables. Précieuse expérience d'un monde où tout semble possible et où les frontières sociales paraissent moins infranchissables qu'en Europe. Du monde, Jean Monnet aura une vue d'ensemble, mais toujours il partira de l'observation directe et sans a priori des réalités.
Toute sa vie, Jean Monnet ne fera qu'une chose à la fois ; vis-à-vis de tout ce qui n'est pas du domaine de ses préoccupations, sa capacité d'indifférence sera toujours considérable. Vive, son intelligence ne s'applique qu'au champ du réel et du possible.
Après l'Amérique, il repart souvent pour l'Angleterre, la Scandinavie, la Russie, l'Egypte aussi - où, semble-t-il, il séjourne un certain temps pour soigner des problèmes pulmonaires. De ces périples, nous ne savons malheureusement rien. Jean Monnet n'en a jamais parlé, et sur ce point les archives du cognac familial ne donnent pas le moindre renseignement.
De sa vie sentimentale de l'époque, en tout cas, on ne sait absolument rien. Le goût du secret qui va devenir l'une de ses caractéristiques, Monnet l'applique d'abord à sa vie privée. Il est seulement établi qu'aux passions dévastatrices il préfère les passades rapides.
Jusqu'en 1914, les affaires semblent absorber toute l'énergie de Jean Monnet (qui, pour être indépendant, a fondé, sous son propre nom, une petite société de produits alimentaires, La Bordelaise).
Autre certitude : le jeune homme qui, à la veille de la césure de 1914, parcourt ainsi le monde ne paraît guère destiné à jouer un rôle politique national ou international. Sa culture est circonscrite, surtout par référence à la France des débuts de la IIIe République où seules les belles lettres ouvrent les portes du Forum. Il est abusif de dire que Monnet ne lit pas - la presse le passionnera toujours -, mais il est certain que de la littérature et des principaux courants de pensée de son temps il n'a qu'une connaissance assez vague. Les producteurs, il le croit, détiennent les clés de l'avenir ; ils ont des responsabilités vis-à-vis des classes plus défavorisées ; l'effort est primordial ; l'expérience lui a enseigné le caractère artificiel des frontières. Néanmoins, Jean Monnet est loin de se passionner pour la chose publique. Autant qu'on puissen le savoir, les luttes partisanes ou idéologiques le touchent peu. A Paris, il n'a d'ailleurs ni contacts ni relations.
Indépendamment de sa détermination, seul atout de ce quasi-autodidacte : sa connaissance du vaste monde. Elle va se révéler décisive tout au long du séisme qui se prépare et à l'issue duquel Jean Monnet sera l'un des premiers à comprendre que la planète ne peut être abandonnée au seul jeu des déterminismes et des forces aveugles.
En 1914, à peine âgé de 26 ans, fort de son expérience d'affréteur maritime, il obtient un entretien avec le Président du Conseil, René Viviani, replié à Bordeaux : il lui décrit le gâchis que représente l'utilisation désordonnée des flottes marchandes française et anglaise et lui explique la nécessité de créer un pool maritime franco-anglais pour optimiser les transports de vivres, munitions et matières premières.
Il devient haut-fonctionnaire inter-allié en 1916, pendant toute la durée restante de la Première Guerre mondiale et responsable de la coordination des ressources alliées. Il est confirmé dans ses fonctions par Clemenceau. En 1919, il travaille à la création de la Société des Nations, et effectue des missions en Silésie, en Autriche, en Pologne et en Roumanie. En 1920, il est appelé au poste de secrétaire général adjoint de la nouvelle organisation internationale.
Démissionnaire en décembre 1923, pour rejoindre quelque temps l'entreprise de son père, Jean Monnet s'engage dans une carrière d'homme d'affaires et de financier international et travaille en France, aux Etats-Unis, où il dirigea une grande banque américaine à San Francisco, puis en Chine, comme conseiller de Tchang Kaï-chek qui voulait faire entrer son pays dans le XXe siècle. En 1929, il rencontre sa future et seconde épouse Silvia de Bondini.
Rentré en France, en 1938, il préside, dès décembre 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale, le comité de coordination visant à mettre en commun depuis Londres, les capacités de production de la France et du Royaume-Uni en vue de préparer et de coordonner l'effort d'armement.
Lorsque Hitler lance son offensive le 10 mai 1940, et avant la capitulation française, il arrive à convaincre Churchill, dans une note intitulée AngloFrenchUnity, de l'intérêt d'une fusion immédiate de la France et du Royaume-Uni avec un seul Parlement et une seule armée, pour être plus forts face à l'Allemagne. Le général de Gaulle est chargé de faire signer le traité à Paul Reynaud, le Président du Conseil. Le dimanche 16 juin, le général de Gaulle, en mission à Londres, dicte lui-même au téléphone le texte de la note à Paul Reynaud. Le même jour, il arrive à Bordeaux, apprend que Paul Reynaud est démis de ses fonctions le soir même, et que Philippe Pétain est devenu Président du Conseil. Le 17 juin au soir, Jean Monnet reçoit à son domicile londonien le général de Gaulle, qui prépare son appel radio-diffusé du lendemain. Jean Monnet coopère momentanément avec lui pour tenter de maintenir le gouvernement de la France aux côtés des Alliés. Néanmoins il refuse de s'associer à lui pour le lancement de la France libre. Paradoxalement, le général de Gaulle et Jean Monnet étaient très différents mais eurent immédiatement la même analyse sur la nature mondiale de la guerre et sur son issue victorieuse grâce à l'intervention certaine des USA. Au cours de leur vie politique, ils continueront à s'affronter : pour le Général, Monnet sera toujours l'Inspirateur.
En août 1940, Jean Monnet est envoyé aux Etats-Unis par le gouvernement britannique, pour négocier l'achat de fournitures de guerre. Les Etats-Unis étaient isolationnistes, mais il réussit à persuader le président Roosevelt de relancer l'industrie de guerre américaine, afin de pouvoir contre-attaquer très vite et très fort le moment venu. C'est la mise en place du "Victory program". Jusqu'en 1945, il s'emploiera à coordonner l'effort de guerre entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Dès 1942, il était prévu de construire 60 000 avions, 45 000 chars d'assaut et huit millions de tonnes de navires de guerre. Jean Monnet résumera cette politique par une phrase célèbre : "Il vaut mieux 10 000 chars de trop qu'un seul de moins (que nécessaire)". John Keynes a dit de lui qu'il avait abrégé la guerre d'un an.
En 1943 à Alger, il devient successivement membre du Commandement civil et militaire de Giraud, qu'il exhorte à abandonner la législation de Vichy, puis membre du Comité français de la Libération nationale institué pour unifier l'effort de guerre des autorités françaises de Londres et d'Alger. En 1944, il est chargé d'évaluer les besoins qu'aura la France après la libération, et négocie auprès du gouvernement américain, les premiers prêts et les premiers accords de crédit. Mais cependant, il n'a aucune responsabilité dans le lancement du Plan Marshall.
Pour lui, l'économie de guerre était planifiée, et il est naturel que l'économie de la reconstruction le soit aussi, mais son but n'est pas d'adopter la philosophie de la planification à la soviétique et surtout de transposer en France leurs méthodes autoritaires. Son but est d'insuffler du dynamisme, pas d'imposer des objectifs. A la libération, il est chargé du plan pour relancer l'économie, en tant que Commissaire au Plan, de décembre 1945 à 1952. Il est le père de la planification à la française. Le travail de ses services consiste à étudier la situation, à mettre en évidence les priorités, à évaluer les volumes de production souhaitables, à lancer les discussions sur les moyens de les mettre en oeuvre, et surtout à lancer la reconstruction et la modernisation de l'appareil de production.
En janvier 1947, après de longs entretiens avec près d'un millier de personnes (patrons, syndicalistes et fonctionnaires), secrets et en tête à tête, pour éviter le formalisme et le lobbyisme, un plan est présenté au gouvernement de Léon Blum. Ce plan est l'affaire de tous et est soutenu par tous les syndicats ouvriers (CGT, CFTC), les syndicats agricoles et le CNPF.
Dès 1950, des rapports signalaient que l'Allemagne se relève beaucoup plus vite que la France, certains craignant que les vaincus soient à nouveau tentés par une revanche. De plus, il faut définitivement intégrer l'Allemagne dans le camp occidental alors que la guerre froide débute et que le centre de l'Europe risque de devenir un espace d'instabilité et de guerre Est-Ouest. La France se doit de prendre l'initiative, de tendre la main à l'ennemi d'hier et de proposer de lier les destins des deux principaux pays de l'Europe continentale.
Jean Monnet, travaille en secret à un projet de mise en commun du charbon et de l'acier, principales sources d'une possible industrie de guerre. Au printemps 1950, il propose son projet à Robert Schuman. Ce dernier, après s'être assuré de l'accord du chancelier Konrad Adenauer, fait le 9 mai 1950, une déclaration solennelle pour inviter tous les pays intéressés à poser "les premières bases concrètes d'une fédération européenne".
Le traité de Paris de 1951 entérine la création de la Haute Autorité, l'Assemblée des Six, une Cour de Justice qui veille au respect du Traité, et un Conseil de Ministres qui assure l'harmonisation des politiques des Etats membres. C'est la préfiguration d'une Fédération européenne. La CECA est créée et Jean Monnet devient, de 1952 à 1955, le premier président de cette Haute Autorité de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), installée à Luxembourg, le 10 août 1952. Dès 1953, le charbon et l'acier circulent librement en Europe pour le plus grand avantage des consommateurs aussi bien que des producteurs.
Pour lui, cette Europe des six en devenir, est le moyen de lier l'Allemagne et la France et de désamorcer la renaissance d'une rivalité séculaire, en plaçant les productions de l'acier et du charbon, dans le cadre d'une délégation de souveraineté. Mais il veut aller plus loin, car dès cette époque il est envisagé une armée nationale allemande, ce qui semble être un dangereux retour en arrière. Il propose donc la création d'une armée européenne, présentée par René Pleven dans le cadre d'un Plan de Communauté européenne de défense (CED). Un premier traité sera signé mais sous le gouvernement Mendès France, le Parlement français le rejette en 1954.
Suite à cette première grave crise européenne, Jean Monnet démissionne de la Haute Autorité et fonde le Comité d'action pour les Etats-Unis d'Europe, afin de poursuivre son activité en faveur de l'unité européenne à travers lui. Ce comité regroupe les forces syndicales et politiques des six pays et représente plus de dix millions de personnes. Il prône une fédération européenne et propose de placer le siège des institutions communautaires dans un "district fédéral" échappant aux souverainetés nationales. Jean Monnet l'anime jusqu'en 1975, et travaille sur les projets de traité pour le Marché Commun et d'Euratom, qui aboutissent au traité de Rome, le 25 mars 1957, et sur le projet d'élargissement de la Communauté au Royaume-Uni.
Jean Monnet utilisera pour la mise en place de la CECA, puis, du Marché Commun, l'expérience acquise au cours des deux Guerres Mondiales : donner des pouvoirs limités, mais réels, à des institutions supranationales, dans des secteurs essentiels ; la nature essentielle des secteurs concernés permet à ces institutions d'accroître lentement mais, constamment, leurs pouvoirs d'influence.
En 1963, il crée à Lausanne l'Institut de recherches historiques européennes dans le but de rassembler des archives significatives et de leur consacrer des recherches. Il assurera la présidence de cet institut jusqu'en 1965.
En 1975, à l'âge de 87 ans, il prend sa retraite définitive dans sa maison d'Houjarray pour écrire ses Mémoires. Il décède le 16 mars 1979 à Bazoches-sur-Guyonne (Yvelines), à l'âge de 90 ans. Ses obsèques ont lieu le 20 mars 1979 à Montfort-l'Amaury en présence du président Giscard d'Estaing et du Chancelier Schmidt.
En 1988, le président français François Mitterrand fait transférer ses cendres au Panthéon de Paris.
Jean Monnet restera l'un des hommes d'état français les plus importants du XXe Siècle, même s'il n'a jamais été élu au parlement, ni ministre.



Récompenses


Il fut intronisé Docteur Honoris Causa par de nombreuses universités : Universités de Cambridge (8 juin 1961), de Dartmouth (11 juin 1961), de Yale (12 juin 1961), d'Oxford (26 juin 1963). Au total, une trentaine de prix et distinctions lui furent attribués.
Le 2 avril 1976, le Conseil européen de Luxembourg décerne à Jean Monnet le titre de "Citoyen d'honneur de l'Europe" ; il est considéré comme un des pères de l'Union européenne.



Citations


  • "Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes."
  • "La modernisation n'est pas un état de choses, mais un état d'esprit."
  • "Nous n'avons que le choix entre les changements dans lesquels nous serons entraînés et ceux que nous aurons su vouloir et accomplir."
  • "Si je suis convaincu, alors je fais de mon mieux pour convaincre les autres, mais pas à la légère. Je me concentre, et je pense que si je n'étais pas moi-même convaincu, je n'agirais pas."
  • "La grande révolution européenne de notre époque, la révolution qui vise à remplacer les rivalités nationales par une union de peuples dans la liberté et la diversité, la révolution qui veut permettre un nouvel épanouissement de notre civilisation, et une nouvelle renaissance, cette révolution a commencé avec la Communauté européenne du charbon et de l'acier."
  • "Lorsqu'une idée correspond à la nécessité de l'époque, elle cesse d'appartenir aux hommes qui l'ont inventée et elle est plus forte que ceux qui en ont la charge."


Oeuvres


  • L'Europe et l'organisation de la paix, First Edition, Lausanne, 1964.
  • Mémoires, Fayard, Paris, 1976, 642 pages.
  • Les Etats-unis d'Europe, Robert Laffont, Paris, 1992.
  • Repères pour une méthode : propos sur l'Europe à faire, Fayard, Paris, 1996.

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