Politique
Jules Grévy "Un président sur mesure"
Jules Grévy est le troisième président de la troisième République, le premier qui soit élu selon la nouvelle loi constitutionnelle : pour sept ans par la Chambre et le Sénat réunis en congrès à Versailles. Il est le premier président de la République qui soit républicain. Thiers n'était pas républicain dans l'âme, il s'était rallié à la République comme à un moindre mal. Mac-Mahon était royaliste. Le nouveau régime, avec Jules Grévy, a un président sur mesure. Le rôle de Jules Grévy est précisément de rendre le régime inévitable, et la République irréversible. Allié des autres Jules, Méline, Ferry, Favre, Grévy est hostile à Gambetta qu'il trouve dangereux, imprévisible, trop populaire. Sa République n'est pas d'un grand faiseur : elle est taillée à la mesure raisonnable d'un petit tailleur de province. Le "sur-mesure" évite les drames, permet les cabotages sans histoires d'un port à l'autre, d'une élection à l'autre, avec profit et sans excès.
JULES Grévy est né à Mont-sous-Vaudrez, dans le Jura, quand Napoléon se faisait battre à Leipzig, le 15 août 1807 1813.
Il faisait partie d'une une famille aux convictions républicaines. Son idéal républicain repose sur un pouvoir impersonnel, exercé par une assemblée.
Après de brillantes études au collège de l'Arc à Dole, il obtient une licence de droit à Paris et devient avocat, tout en partageant l'existence des "boussingots" - ceux qu'on appelait ainsi étaient les républicains du Quartier latin qui appartenaient à des sociétés secrètes ; mais on n'est pas sûr que Grévy ait été de ceux-là. On le connaît comme avocat, et bon avocat. Il publie, en 1836, un recueil général de formules pour tous les actes judiciaires, Le Procédurier. Sous la monarchie de juillet, il plaide lors de procès politiques contre les monarchistes.
Il se marie à Paris le 29 août 1848 avec Coralie Fraisse, fille d'un tanneur de Narbonne, dont il a eu une fille, Alice (1849-1938). Jules Ferry sera le témoin du mariage de sa fille avec Daniel Wilson, en 1881.
Il n'est pas du tout certain qu'il ait participé, pendant les Trois Glorieuses, à l'attaque de la caserne de Babylone, mais on lui prêtait ce fait d'armes.
Il passait cependant pour un républicain, bien qu'il ne prît aucunement part aux luttes du parti, très dures et très sévères. Grévy restait en retrait. Il appartenait au groupe des hommes politiques et des avocats qui avaient rallié le journal le National, celui de Thiers et Mignet, qui avaient fait la révolution de 1830. Mais le journal était devenu bien pâle et Jules Grévy n'avait pas l'allure d'un militant ou d'un tribun.
Grévy fut nommé commissaire de la République dans le département du Jura. Il remplit ces fonctions de préfet révolutionnaire avec beaucoup de tact et de mesure et sut faire accepter partout le nouveau régime, même par les conservateurs, car il se faisait l'apôtre d'une République modérée, rassurante, nullement agressive pour les propriétaires, bourgeoise, en quelque sorte. De si bonnes dispositions ne pouvaient que plaire dans le Jura, où les outrances parisiennes inquiétaient et où l'on avait beaucoup de méfiance pour Lamartine et ses amis. Jules Grévy représentait le bon côté de la révolution, celui des notables qui voulaient rétablir l'ordre et installer un régime durable. Il fut élu à la Constituante à la quasi-unanimité des suffrages.
Sa compétence de juriste est telle qu'il est aussitôt envoyé à la commission faisant fonction de Conseil d'Etat. Il est élu vice-président de l'Assemblée, déjà. Parce que son intelligence, précise et pratique, inspire confiance à ses collègues.
En 1848, il avait voté contre toutes les lois réactionnaires et pris constamment position contre le pouvoir présidentiel de Louis Napoléon Bonaparte.
En fait, sa carrière politique débute suite à la révolution de 1848 : il est nommé commissaire de la République dans le Jura par le gouvernement issu de la révolution de 1848 puis il est élu député du Jura en avril 1848, à l'assemblée constituante. Lors des débats relatifs à l'élaboration de la Constitution, il propose "l'amendement Grévy", contre l'élection du président de la République au suffrage universel, qui est repoussé. Cet amendement montrait son refus de légitimer le pouvoir d'une seule personne au-dessus de tout, dans l'exécutif.
En 1849, Jules Grévy est élu à l'assemblée législative, puis vice-président de celle-ci. Le 2 décembre 1851, lors du coup d'Etat, il est arrêté, puis finalement libéré, et retourne au barreau. Il est élu membre du conseil de l'ordre des avocats du Barreau de Paris en 1862, puis, en 1868, bâtonnier de l'ordre des avocats.
Il revient à la politique à la fin du second Empire : élu député du Jura en 1868, il siège dans l'opposition. Il est hostile, avec Gambetta et Thiers, à la déclaration de guerre contre l'Allemagne en 1870. En février 1871, il est élu président de l'Assemblée nationale jusqu'à sa démission en avril 1873. Il confiera le pouvoir à Thiers lors de l'insurrection de la commune, qu'il condamne. Il est président de la Chambre des députés à partir de 1876. Républicain modéré, il deviendra chargé de la direction du parti républicain à la mort de Thiers, en 1877. Il est une première fois candidat à l'élection présidentielle de 1873.
C'est pourtant cet homme, absolument opposé au pouvoir présidentiel, cet homme économe jusqu'à l'avarice et prudent jusqu'à l'effacement que le Congrès élit à 563 voix sur 713, après la démission du maréchal de Mac-Mahon, le 30 janvier 1879.
Cette charge qu'il accepte, Grévy va s'employer à la vider de son contenu, à la rendre inexistante. Il sait que Louis Napoléon est devenu dictateur, puis empereur, en s'installant d'abord dans le fauteuil de la République créé bien imprudemment par les républicains de 1848. Il sait que le trône, même républicain, suscite toutes les convoitises. Des millions de Français votent encore contre la République.
En prenant sa charge, Grévy annonce aussitôt qu'il renonce à user du droit de message et du droit de dissolution. On s'en doutait. Le droit de message donnait à Thiers le pouvoir de s'adresser à l'Assemblée où l'on lisait un message de sa part, qui faisait connaître son point de vue sur la politique.
Le deuxième pouvoir auquel il renonçait avec affectation était celui de dissoudre la Chambre. Il était inscrit dans la Constitution et permettait à un Président de droite de dissoudre tant qu'il en avait envie, avec l'accord du Sénat, une Chambre de gauche, ou inversement.
Ainsi s'installait, sans que l'on modifiât les textes, une tradition nouvelle. On a parlé d'une nouvelle Constitution non écrite, d'une "Constitution Grévy".
Prudent, avare, sérieux, indolent, "une tête de prédicateur méthodiste sur un buste de grenadier", tel apparaît le président Grévy en 1877. Le front haut et large, les joues rondes, la barbe soignée et courte, le nez busqué et la bouche droite aux lèvres serrées, le nouveau Président ne passe pas pour folâtre. On dénonce à l'envi sa volonté d'effacement. Il n'est pas pour les réformes hardies et aventureuses. Quand on veut faire une réforme, dit-il, il faut en "faire le tour".
Pourtant, après l'élection de 1879 il y a urgence. Même le calme Ferry veut agir vite. L'école laïque n'attend pas. Les trains de réformes sont prêts. Il faut réaliser ce dont les républicains rêvent depuis un siècle : une école pour tous les Français et aussi pour les petites Françaises car si l'Eglise est maîtresse de l'enseignement, jamais la République ne deviendra une réalité sociale. L'Eglise est alors l'ennemie apparemment inconciliable du régime républicain.
La conquête de la France politique passe aux yeux des républicains par une conquête scolaire. Il faut croire que le Président a "fait le tour" de cette réforme-là puisqu'il y consent et laisse faire Ferry qu'il entoure constamment de soins attentifs parce que le Vosgien est, comme lui, un partisan convaincu d'une République conservatrice.
Durant son mandat, sa rivalité avec Gambetta se manifeste dans la mesure où il s'efforce de l'écarter de la présidence du conseil, celui-ci ne siégea que 73 jours au "Grand ministère". En politique extérieure, il se montre très attaché à la paix, ce qui lui a valu un conflit avec le boulangisme naissant, revanchard contre l'Allemagne. Il s'oppose également à l'expansion coloniale.
Jules Grévy est réélu à la présidence de la république à la fin de son septennat, en 1885.
C'est à l'occasion du décès de Victor Hugo, le 22 mai 1885, qu'il décide de rendre au Panthéon de Paris le statut de temple républicain, statut qu'il a conservé depuis lors. Des funérailles y seront organisées le 1er juin 1885.
En 1887 éclate le scandale des décorations : le gendre du Président, Daniel Wilson a été convaincu de trafic d'influence. Il vendait des nominations dans l'Ordre de la Légion d'honneur. Les chambres contraignent alors Grévy à la démission le 2 décembre. Cette affaire a contribué à l'agitation nationaliste.
Le 2 décembre, il envoie effectivement le message que lit le président Floquet du haut de la tribune de la Chambre dans un silence recueilli. C'est la fin de neuf années de présence à l'Elysée.
C'est aussi la fin d'un mythe. Le président de la République n'est pas inamovible. On sait désormais que sous la pression populaire et de l'opinion, il peut avoir à céder à une mise en demeure des Chambres et à la grève du personnel politique. Il n'est pas invulnérable. Il est, comme on dit pudiquement, "indirectement révocable". D'autres présidents en feront l'amère expérience. Il est clair que, sous la troisième République, les députés, s'ils sont aidés par une campagne de presse et par des événements majeurs et traumatisants, peuvent obtenir le départ d'un Président.
Grévy, le premier Président vraiment républicain, est aussi le premier qui a dû quitter le pouvoir sous la pression de ses amis.
Jules Grévy meurt le 9 septembre 1891 à Mont-sous-Vaudrey. Il reste le symbole de la mise en place des idées républicaines dans les institutions politiques, et dans la manière d'exercer la fonction de président de la République. Il était franc-maçon.
Anecdote
Ayant reçu un spécimen d'une nouvelle espèce de zèbre, en 1882, il en fit don au jardin des plantes. On nomma alors cette espèce Zèbre de Grévy.
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