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Louis AMADE, le poète-préfet
LE PREFET Louis Amade sut concilier ses vocations de haut
fonctionnaire et de poète. Sa rencontre, en 1952, avec Gilbert Bécaud devait révéler au grand
public un parolier sensible qui savait "parler avec les étoiles".
"J'AIME les poètes et j'ai confiance en eux, car ils recèlent une force qui les met, par des ondes inexplicables, un peu au-dessus du commun".
Comme ces mots sonnaient justes ! Ce jour-là, le visiteur ne s'était pas trompé en s'adressant ainsi au sous-préfet Louis Amade.
Cette force, il l'avait sans doute puisée dans le village d'Ille-sur-Têt, proche de Perpignan, un pays béni des dieux, où il était né le 13 janvier 1915. Pourtant, il dut bien vite quitter le soleil du Roussillon pour celui de Montpellier où son père venait d'être nommé professeur de langue et de littérature espagnoles.
L'enfant passe ses vacances au milieu de la garrigue et des sapinières du Haut-Vallespir, à l'écoute des bergers qui le charment de leurs fabuleuses histoires. Rien de tel pour nourrir l'imaginaire et encourager une vocation de poète. Dès l'âge de 15 ans, Louis Amade publie ses premiers vers dans la Margelle, une revue estudiantine de l'université de Montpellier, sous le pseudonyme de Ramon de Costa, le nom de famille de sa mère.
Bientôt, il aura l'honneur du Coq Catalan, l'hebdomadaire littéraire fondé par la gloire locale, Albert Bausil. On y trouve déjà un poème, au titre révélateur d'une précoce maturité, écrit pour fêter ses dix-neuf ans : L'été s'en est allé. Il est en bonne compagnie, car sa signature y côtoie celle d'un certain Charles Trénet, un futur "grand" encore complètement inconnu...
Parallèlement, Louis Amade n'en a pas moins poursuivi de brillantes études, à la grande satisfaction paternelle : licences de droit et de lettres, diplômes d'études criminelles, de médecine légale et mentale. Il aurait pu enseigner, mais il préfère rejoindre l'administration préfectorale.
Le 16 novembre 1937, il devient attaché au cabinet du préfet de l'Hérault. Cette responsabilité ne l'empêcha nullement de devenir, cinq mois plus tard, l'un des pionniers de la radio. En effet, il anime avec talent, sur la toute jeune radio Montpellier Languedoc, une émission de poésie et de variétés où il invite les vedettes de passage, comme Tino Rossi ou Jean Lumière. Cette activité ne contrarie en rien sa carrière, et il devient chef-adjoint de cabinet.
La "drôle de guerre" de septembre 1939, est bientôt suivie de la débâcle de mai et de l'armistice de juin 1940. Pendant cette période difficile, Louis Amade quitte Avignon pour devenir, à 25 ans, sous-préfet du Vigan, le plus jeune sous-préfet de France.
Mais l'époque n'est pas propice à la sinécure. Le préfet du Gard, puis celui de l'Isère réclament ses compétences. Il parviendra, grâce à son sang-froid, à faire échouer un plan de déportation ferroviaire préparé à Grenoble. Il sera moins heureux en accompagnant le préfet Jean Berthoin qui ne pourra convaincre Edouard Herriot de passer en Angleterre.
Secrétaire général de l'Ariège, puis sous-préfet de Villefranche-de-Rouergue après la Libération, Louis Amade monte à Paris à la fin de l'année 1946, comme il l'avait toujours rêvé. La préfecture de police l'accueille comme chef de cabinet du secrétaire général. Il n'y reste que quelque mois, profitant de l'opportunité de suivre, comme directeur de cabinet, le préfet Armand Ziwès nouvellement promu à Versailles.
Bien sûr, dès son arrivée en région parisienne, Louis Amade a noué des liens fructueux avec les éditeurs, les compositeurs et les interprètes. Très vite, ses poèmes sont publiés et ses chansons interprétées par des vedettes du moment : Yves Montand, Georges Guétary, André Claveau, Luis Mariano, Tino Rossi... C'est alors qu'Edith Piaf lui propose de recevoir Gilbert Bécaud, pianiste accompagnateur de son futur mari, le chanteur Jacques Pills : "Je vais te l'envoyer, il brûle d'envie de composer de la musique sur tes textes et... il a beaucoup de talent." Louis Amade note sur son agenda "Gilbert Béco" et rendez-vous est pris à la préfecture pour le mercredi 3 septembre 1952 en fin de matinée.
Le jeune musicien, âgé de 25 ans, est impressionné par le décorum de l'apparat des lieux. Il rebrousse déjà chemin quand un huissier avisé apaise ses craintes. "J'essaie de percer comme compositeur de chansons, et j'aimerai écrire des musiques de films", confie-t-il à l'amical sous-préfet qui lui propose son poème Les croix des hommes : le surlendemain, la musique était faite ! Gilbert Bécaud fredonne la chanson "pour voir" et, surprise, il a une voix superbe ! Subjugué, Louis Amade lui conseille de se "lancer dans l'interprétation".
Gilbert Bécaud s'empresse de suivre ce judicieux conseil, change de cap et travaille ferme avec le parolier Pierre Delanoë. Le répertoire personnel prend forme et s'étoffe. Le tour de chant s'annonce. On connaît la suite: monsieur 100 000 volts fait sauter les plombs et fauteuils de l'Olympia ! "Cette rencontre allait marquer ma vie plus qu'aucun autre événement, et celle de Gilbert Bécaud peut-être plus encore", confie le poète dans ses souvenirs.
De leur complicité naissent plus de soixante-dix chansons, avec de nombreux succès à la clé. Des tubes qui célèbrent la magie du spectacle (la Ballade des baladins, le Rideau Rouge), vantant l'ambiance colorée du Midi (la Corrida, les Marchés de Provence), regrettant l'amitié perdue (C'était mon copain, l'Absent, Quand il est mort le poète), ou encore interrogent le sens de la vie (T'es venu de loin, l'important c'est la rose).
Entre-temps, Louis Amade a rejoint l'île de la Cité comme directeur-adjoint du cabinet du préfet, en 1955. Trois ans plus tard, il est préfet et, en août 1962, nommé conseiller technique. Il restera plus de trente-sept années au service des Parisiens, où il sera apprécié pour sa capacité d'écoute, sa simplicité, sa pondération et sa grande humanité.
Sur une musique de Gilbert Bécaud, Louis Amade fut aussi l'auteur, en 1960, d'une cantate de Noël, l'Enfant à l'étoile, mais surtout d'un drame lyrique, l'Opéra d'Aran, créé le 24 octobre 1962 avec Pierre Delanoë, au théâtre des Champs-Elysées. Eloges de l'ensemble de la critique. Edgar Schneider n'est pas en reste sur L'Intransigeant : "Dix rappels, quatorze minutes d'applaudissements, des salves de bravos." En 1974, le poète donne encore un mystère, la Plus belle histoire, mis en musique par Georges Auric et Gilbert Sigrist, où Yves Duteil interprète les Temps viendront.
Toujours avec le souci du partage, il participe, en 1985, à l'émission les Choses de la nuit, de Jean Charles Ascero, sur France-Inter, et ne refuse jamais une invitation au Club des poètes, de Jean-Pierre Rosnay.
Hélas ! Les poètes meurent aussi, du moins font-ils semblant. Louis Amade tire sa révérence le 4 octobre 1992, pour rejoindre la nuit étoilée qu'il aimait tant. Tout juste avait-il eu le temps de feuilleter son dernier recueil au titre évocateur : On peut mourir pour un sourire.
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Montpellier - Le 9 Novembre 2002
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