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Comment Mistral passa Bachelier


Cette année, c'est presque le bicentenaire du baccalauréat. Le magazine de la Citoyenneté relate ici un des plus beaux souvenirs de cette épreuve. Celui de Frédéric Mistral.


C'ETAIT en 1847, dit Mistral. Je n'avais pas tout à fait dix-sept-ans. Je venais de terminer mes études au Lycée d'Avignon. Mon père me dit : "Or ça, maintenant, puisque c'est la mode, il te faut aller, mon gars, passer bachelier".
Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où les bacheliers se faisaient en ce temps-là. Ma mère m'enveloppa deux chemises repassées, avec mon habit des dimanches, dans un grand mouchoir à carreaux, bien proprement piqué de quatre épingles ; mon père me donna, dans un petit sac de toile, cinquante écus du grand format, en me disant :
"Prends bien garde au moins de les perdre !" Et, là-dessus, je partis du "Mas" pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le bras, le chapeau sur l'oreille et le bâton à la main.

Après avoir, de façon humoristique, raconté comment il passa son écrit, Mistral nous dit qu'il se met en quête d'un logement pour attendre le terrible lendemain.
Dans le foubourg, l'auberge du petit-Saint-Jean le séduisit par son titre ; il s'attable, entouré de jardiniers maraîchers et autres journaliers qui devisent de leur profession.
- Et vous, jeune homme, dit l'un d'eux, êtes-vous dans le jardinage ?
Et Mistral leur explique qu'il vient à Nîmes pour être bachelier.
Cela ne dit pas grand chose à ces braves gens, qui, aux explications du jeune écolier, restent ébahis que l'on se mette martel en tête pour apprendre tant de choses parfaitement inutiles, à leur humble avis.
- Pécaïré ! disaientt les filles de Provence, regardez comme il est pâlot ! on voit que la lecture, allez, ça ne fait pas de bien ! A quoi ça sert-il d'en savoir si long ?
- Moi, fit un jardinier de Barbentane, je ne sais ni A ni B, mais je vous jure que, s'il m'avait fallu faire entrer dans le "coco" la cent millième partie de ce que l'on demande pour passer bachelier, on aurait pu prendre la masse et les clous et me taper dur sur la caboche... Ah ! bien oui, les clous se seraient dépointés !
- Et bien, mes braves amis, conclut un jardinier de Château-Renard, savez-vous ce qu'il nous faut faire ? Quand nous allons à la fête votive, qu'on fait courir les boeufs et qu'il y a des belles luttes, il nous arrive souvent de rester un jour de plus pour voir qui aura la corcade et la timbale... Nous sommes à Nîmes... Voilà un enfant de Maillane qui, demain matin, va passer bachelier... Au lieu de partir cette nuit, couchons à la ville. Et demain au moins, nous saurons si notre Maillanais a passé bachelier.
- Ca va, dit le coeur. De façon ou d'autre, la journée est perdue. Il faut voir la fin.

Le lendemain matin, le coeur légèrement ému, je revins à la maison commune avec tous les autres candidats. Il y en avait déjà qui n'étaient pas aussi fiers que la veille. Dans une chambre immense, devant une grande table chargée d'écritoires, de livres et de papiers, se tenaient, roides sur leurs chaises, cinq professeurs en robe jaune, cinq fameux professeurs venus tout exprès de Montpellier, avec l'hermine sur l'épaule et la toque à la tête. C'était la faculté des Lettres, et, voyez le hasard, un d'eux était Monsieur Saint-René-Taillandier, qui devait, à quelques années de là, devenir le patron enthousiaste de notre langue provençale. Mais alors, nous ne nous connaissions pas ; cet illustre maître ne songeait pas sans doute que ce petit paysan qui balbutiait devant lui deviendrait un jour un de ses plus chers amis.
Je jouai de bonheur. Je fus reçu... Et je m'en allai par la ville, comme si les anges me portaient. On était au mois d'août, et il faisait chaud dans Nîmes. Je me souviens que j'eus soif. En passant devant les cafés, mon bâton en l'air, je me pourléchais de voir blanchir dans les chopes la bonne bière crémeuse ; mais j'étais si neuf dans la vie du monde, et si craintif, pécaïré ! que je n'avais jamais mis les pieds dans un café, et que je n'osais pas en franchir le seuil.
Et que faisais-je alors ? Je flânais dans Nîmes, flambant, resplendissant, si bien que tous me regardaient et que certains disaient même : "Celui-là, c'est un bachelier !" Et chaque fois que je rencontrais une fontaine, je m'abreuvais à son eau fraîche, et le roi de Paris n'était pas mon cousin !
Mais, ma plus belle joie fut au Petit-Saint-Jean. Mes braves jardiniers m'attendaient dans l'angoisse. Quand ils me virent venir, touchant les nuages du front, ils s'écrièrent : "Il a passé !". Les hommes, les femmes, les filles, l'hôte, l'hôtesse, le valet d'écurie, tout le monde accourut, et en veux-tu en voilà des embrassades et des poignées de main ! On eût dit que la manne leur était tombée.
A donc le jardinier de Château-Renard demanda la parole ; ses yeux larmoyaient. Il me dit : "Enfant de Maillane, nous sommes heureux. Tu leur as fait voir, à ces beaux messieurs, que de la terre ne sort pas que des fourmis... Elle en sort aussi des hommes !... Allons, petit, zou ! un tour de farandole !"
Et nous nous prîmes par la main, et zou ! dans la cour du Petit-Saint-Jean, nous farandolâmes. Puis, on s'en fut dîner ; on mangea de la brandade, on but, on chanta et... nous partîmes.
Mistral termina son récit : Il y a de cela cinquante ans. Toutes les fois que je vais à Nîmes et que, de loin, j'aperçois l'enseigne du Petit-Saint-Jean, cette heure de ma jeunesse reparaît, radieuse, à mes yeux, et je pense avec douceur à ces bonnes gens qui du premier coup, me firent connaître la "braveté" du peuple et la popularité.

Et voilà comment Mistral passa ce fameux bachot, si à la mode, qui, s'il ne l'a pas aidé à devenir célèbre, au moins ne l'en a pas empêché.
Heureux Mistral !

Montpellier - Le 08 Juin 2002


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