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Politique

Raymond Poincaré
"Le grand Lorrain"


LE nom de Raymond Poincaré appartient à l'histoire de France. La formule de l'"Union sacrée" est restée dans la mémoire collective, qu'on l'approuve ou qu'on se sente réservé ou hostile. Dans la trame de nos républiques successives, Poincaré s'insère entre les fondateurs de la Troisième République, Léon Gambetta et Jules Ferry, et celui de la Cinquième, Charles de Gaulle. Rappelons ses titres : Raymond Poincaré a été quatre fois ministre, trois fois président du Conseil, président de la République pendant toute la Première Guerre mondiale.
Raymond Poincaré était un homme de l'est de la France, un Meusien, un Lorrain. Sans doute a-t-il vécu l'essentiel de sa vie et exercé ses activités dans la capitale. Mais il était très attaché à la province qui l'avait vu naître et où avaient vécu ses ancêtres. Arrivé au faîte de sa carrière durant la Grande Guerre, alors qu'il était président de la République, Raymond Poincaré était devenu pour les Français "Poincaré le Lorrain". En Lorraine, on disait même avec une pointe de fierté "le grand Lorrain".
Quand Raymond Poincaré naquit le 20 août 1860 à Bar-le-Duc, dans une famille de la bourgeoisie provinciale de la France de l'Est, Napoléon III et le Second Empire paraissaient solidement installés ; ce régime avait apporté au pays l'ordre et la stabilité ; il accompagnait une croissance économique accélérée par le développement rapide des chemins de fer. Napoléon III, auréolé par les victoires de Magenta et de Solferino, semblait marcher sur les traces glorieuses de son oncle. La France avait retrouvé son rang en Europe et, avec le prince impérial, la dynastie napoléonienne avait assuré sa succession.
A Bar-le-Duc, chef-lieu du département de la Meuse, les débats parisiens et les événements européens étaient absorbés par le rythme paisible de la vie provinciale. Le premier grand trouble dans l'existence de Poincaré fut apporté par la guerre et la défaite de 1870-1871. Jusqu'à ses derniers jours il en conservera des impressions très vives. En octobre 1876, à l'âge de seize ans, le jeune provincial découvrait Paris où il devait bientôt se fixer, un Paris qui n'était plus celui de Balzac mais le Paris redessiné par le baron Haussmann, le Paris encore marqué par les souffrances du siège et par les massacres et les destructions des combats de la Commune.
Le jeune Raymond Poincaré appartenait à la génération qui prit conscience d'elle-même au lendemain de la défaite de 1870, à la génération pour laquelle la république allait redresser et régénérer la France, à la génération qui admirait et suivait Léon Gambetta et Jules Ferry. L'ascension de Raymond Poincaré, élu député à vingt-six ans, nommé ministre à trente-deux ans, semblait naturelle et irrésistible. A trente-cinq ans, en 1895, ce jeune homme doué et pressé auquel tout semblait réussir paraissait devoir accéder rapidement aux plus hautes fonctions de l'Etat.
Raymond Poincaré était fier de ses origines, curieux des générations qui l'avaient précédé. Il a grandi à Bar-le-Duc, petite ville de Lorraine d'où l'on se rendait facilement à Paris et à Nancy mais aussi chef-lieu d'un département rural et forestier. Le père de Raymond était ingénieur des Ponts et Chaussées.
Il était un héritier ; il était l'héritier des Gillon et des Poincaré, deux familles rurales qui avaient accédé peu à peu à la bourgeoisie ; depuis plusieurs générations, ces familles étaient enracinées autour de Neufchâteau et de Nancy pour les Poincaré, de Bar-le-Duc pour les Gillon. L'histoire de ces deux familles présentait de nombreux points communs : une ascension sociale lente et sûre les avait conduites sur plusieurs générations de la terre au négoce, puis du négoce aux professions libérales. Pour leur époque, ces deux familles avaient acquis une solide aisance et un niveau culturel élevé.
Les événements militaires imprévus et imprévisibles de l'été 1870 bouleversèrent bien des existences. Certes, depuis quelques années une guerre entre la France et la Prusse était dans l'air, mais la soudaineté de la crise de juillet 1870 et surtout son dénouement rapide avaient été une surprise totale. Au cours de la deuxième et de la troisième semaine de juillet on vit passer sur la voie ferrée Paris-Metz des convois et des trains chargés de soldats qui se dirigeaient vers la frontière de l'Est. Comme tous les Français, les Barisiens pensaient que les opérations de guerre auraient lieu en Allemagne, sur le Rhin et au-delà. Personne n'imaginait une invasion et une occupation par l'ennemi : 1814 et 1815 étaient très loin !
Jusqu'en mars 1872, les parents Poincaré durent loger des officiers. Avant de réinstaller leurs fils, ils firent désinfecter puis revernir les chambres. Les dernières troupes d'occupation quittèrent Bar le 23 juillet 1873 ; le 24 juillet fut un jour de liesse où les Barisiens applaudirent à tout rompre les soldats, les drapeaux tricolores et les uniformes français d'un détachement du 94e régiment d'infanterie.
Les événements de 1870-1871 restèrent gravés dans sa mémoire jusqu'à la fin de ses jours. Trente ans, quarante ans, cinquante ans après, Raymond Poincaré rappelait encore dans ses articles, ses interventions publiques et ses discours les événements malheureux de 1870-1871. Les souvenirs de la longue occupation de Bar qui dura jusqu'au 23 juillet 1873 étaient fréquemment évoqués. Devant les collégiens de Commercy, il affirmait en 1893 que sous les cieux de Lorraine "ne peuvent germer et fleurir les doctrines vénéneuses des internationalistes... Elles se dessécheraient vite dans l'air pur et sain que nous respirons ici et seraient emportées loin d'ici par les souffles qui nous viennent des provinces perdues". A l'occasion des fêtes du cinquantième anniversaire du lycée de Bar-le-Duc en 1907, il rappelait "ces uniformes étrangers rencontrés partout dans les rues avec le bruit insolent des sabres qui traînaient sur les trottoirs". Le 18 août 1910, il répondait à l'invitation du curé et de la municipalité de Mars-la-Tour pour célébrer le quarantième anniversaire des combats de 1870. Devant un auditoire d'anciens combattants et d'Alsaciens-Lorrains réunis pour la circonstance, il affirmait : "Ici, les Français dont l'enfance a été comme la mienne bouleversée par l'invasion font un mélancolique retour sur eux-mêmes ; ils ont grandi dans l'espoir d'une justice réparatrice, sentant mieux que le temps passe et qu'ils n'auront pas rempli leur destinée." En 1923, alors que les troupes françaises occupaient la Ruhr et que la situation en Allemagne était sa préoccupation constante, Raymond Poincaré fit une tournée de discours dans la Meuse où on pouvait relever de multiples références explicites à 1870. Par exemple, à Commercy, il rappelait les leçons de l'histoire : "Après la mutilation de 1871, la frontière s'était rapprochée de nous et du haut des côtes de Meuse, nous apercevions dans le lointain les forts de Metz captive...".
Raymond Poincaré fut scolarisé très jeune et se révéla un élève précoce et brillant, à l'aise dans toutes les disciplines. Dès l'âge de quatre ans, il fréquenta une école enfantine privée, située à quelques pas de la maison maternelle. En 1865, il fut envoyé à l'école Rollin, au sommet de la rue des Prêtres : il apprit à lire et à compter dans la classe du père Forget, auquel il resta toujours reconnaissant. Raymond était un jeune garçon à l'esprit vif qui s'intéressait à tout, qui se mêlait à la conversation des grandes personnes et les étonnait par sa capacité en calcul.
En 1867, il commença sa scolarité dans les petites classes du lycée, où il passa neuf années jusqu'à la classe de rhétorique. Raymond était un élève zélé, à l'intelligence rapide et dont la mémoire exceptionnelle impressionnait déjà ses maîtres et ses condisciples.
Raymond Poincaré passa une jeunesse heureuse à Bar entre sa famille, ses amis et le lycée. Mme Poincaré était de santé fragile ; elle fut plusieurs fois sérieusement malade ; en 1871 et 1872, elle garda la chambre plusieurs semaines puis alla prendre les eaux à Aix-les-Bains.
Raymond était un garçon sociable qui avait de nombreux amis. Les trois plus proches - Pol Brouchot, Léon Oudinot et Henri Bohn - formaient avec lui la bande des "quatre inséparables".
Les vacances étaient un moment attendu avec impatience et pendant lequel la famille recevait ou voyageait.
Dans les carnets du jeune Raymond Poincaré, la vie religieuse et les offices tiennent une place que l'on ne peut négliger. Si, dans la famille, les hommes n'étaient plus guère pratiquants et si Antoni, le père de Raymond, était même agnostique, les femmes étaient restées fidèles à l'église et suivaient régulièrement les offices. Raymond et son frère Lucien reçurent une éducation religieuse.
Raymond passa la première partie du baccalauréat à Nancy en juillet 1876 et fut reçu avec la mention "bien". Tout en menant cette scolarité exemplaire, Raymond Poincaré s'intéressait aux affaires publiques. Son père demeurait fermement républicain tandis que l'orientation du grand-oncle, le député Paulin Gillon, était de plus en plus conservatrice ; il avait souhaité la restauration puis voté la loi du septennat et enfin soutenu le maréchal de Mac-Mahon.
Pour un garçon intelligent qui comptait si vite et si juste, l'avenir semblait tout tracé. Après le baccalauréat, il entrerait dans une classe préparatoire au concours de l'Ecole polytechnique. Comme son père, il ferait une carrière d'ingénieur au service de l'Etat. Dans ce but, ses parents décidèrent de l'inscrire en mathématiques élémentaires au lycée Louis-le-Grand de Paris, alors qu'il aurait pu achever sa scolarité à Bar.
En juin et juillet 1877, Raymond Poincaré prépara la seconde partie du baccalauréat ès lettres, qu'il passa à Nancy le 6 août 1877 ; il fut reçu avec la mention "bien" et des notes satisfaisantes dans toutes les matières. Le 6 novembre de la même année, il fut reçu au baccalauréat ès sciences à Nancy avec la mention "assez bien".
Il prit alors le chemin de la faculté de droit de Paris en novembre 1877. Le 23 novembre 1878, il obtint la licence ès lettres à Nancy avec la mention "très bien". Le 24 juillet, il passa son premier examen de licence en droit à Paris et fut admis avec éloge. En novembre de la même année, il fut volontaire pendant un an au 21e de ligne cantonné à la caserne Sainte-Catherine à Nancy.
Le 10 août 1880, il passa son second examen de licence en droit à Nancy. En novembre de la même année, c'est la fin de son service militaire, il devient sergent puis sous-lieutenant de réserve. Poincaré s'établit à Paris. Le 20 décembre 1880, il s'inscrit au barreau de Paris et prête le serment d'avocat, avec l'ambition de ses vingt ans : devenir un grand avocat, un écrivain célèbre et peut-être un jour diriger la France. Si la vie publique a contrarié sa vocation littéraire, son métier a modelé à tel point sa personnalité que Poincaré est apparu comme l'exemple achevé de la "République des avocats".
Le 7 juin 1883, il soutient sa thèse devant la faculté de droit de Paris : il devient docteur en droit.
De 1887 à 1903, Raymond Poincaré est député de la Meuse. Puis, de 1903 à 1913, et de 1920 à 1934, il est sénateur.
En 1895, il est nommé ministre de l'Instruction publique, alors qu'en 1893-1894 et en 1906, il est nommé ministre des Finances. Du 14 janvier 1912 au 21 janvier 1913, il est président du Conseil et ministre des Affaires étrangères.
Du 17 janvier 1913 au 18 février 1920, il est président de la République.
La façon dont il a poussé le gouvernement russe, en juillet 1914, à faire preuve de fermeté lui a valu le surnom de "Poincaré-la-Guerre". Pendant la guerre, il s'efforce de respecter la Constitution (maintien du pouvoir exécutif sous le contrôle du Parlement).
De février à mai 1920, il est président de la commission des réparations.
Du 15 janvier 1922 au 8 juin 1924, il est président du Conseil et ministre des Affaires étrangères. Durant ce mandat, il fit occuper la Ruhr (1923) et s'inclina devant le plan Dawes.
En 1926, Raymond Poincaré est appelé une dernière fois à la rescousse. Celui qui a déjà tout fait, occupé les postes les plus prestigieux de la République depuis 1890, doit cette fois sauver le franc. Son expérience inspire confiance. Surtout, son positionnement politique, véritable chef-d'œuvre de centrisme, a toujours permis à ce libéral modéré de se situer au-dessus des querelles partisanes. C'est donc lui qui est appelé pour former un gouvernement d'union nationale. Prolongement, dans son esprit, de l'Union sacrée conçue pour aborder la guerre - inventeur de l'expression, il s'est, depuis, toujours efforcé d'en demeurer le garant. L'entreprise de redressement du franc prendra deux ans, jusqu'à la dévaluation officielle. Le franc Poincaré est créé en 1928. Il solde les séquelles financières de la guerre et permet aux budgets de 1926 à 1929 - fait exceptionnel - d'être excédentaires. La légende Poincaré naît de là : homme de rigueur, d'une irréprochable probité.
Du 23 juillet 1926 au 26 juillet 1929, il est président du Conseil et ministre des Finances.
Partisan de la revanche, il acquiert une réputation d'énergie, sauf auprès de Clemenceau qui dénonce sa pusillanimité.
Le 17 juillet 1929, Poincaré, malade et alité, laisse à Briand le soin de poursuivre la discussion à la Chambre sur le plan Young et les conventions avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Le 29 juillet, il démissionne pour raisons de santé.
Le 15 décembre 1930, il a une attaque cérébrale.
Le 23 juin 1931, il est élu bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris, mais est contraint à démissionner pour raisons de santé le 20 octobre de la même année.
Alors que le 7 octobre 1934, il est réélu conseiller général de Triaucourt-en-Argonne (Meuse), Raymond Poincaré meurt à Paris le 15 octobre de la même année.
Le 13 juillet 1935, le lycée de Bar-le-Duc reçoit le nom de lycée Raymond-Poincaré.

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