Politique
Sadi Carnot Le Président assassiné par un anarchiste
MARIE François Sadi Carnot, plus couramment appelé Sadi Carnot, né le 11 août 1837 à Limoges, mort le 25 juin 1894 à Lyon, est un homme d'Etat français, dont la carrière se termina par son passage à la présidence de la République de 1887 à 1894.
Sadi Carnot est le fils de Lazare Hippolyte Carnot, le petit-fils de Lazare Carnot (le Grand Carnot), neveu de l'autre Sadi Carnot, le frère d'Adolphe Carnot et le père d'Ernest Carnot. C'est à son grand-père que Carnot doit son prénom de Sadi. Lazare, avant d'être révolutionnaire (organisateur de la victoire en 1793), était poète, et grand admirateur du poète persan Saadi, chantre des femmes, du vin et des roses. Il décida que ce prénom serait porté par ses descendants.
Il est l'élève du lycée Condorcet puis de l'Ecole Polytechnique (Promotion X1857) et enfin de l'Ecole des Ponts et Chaussées dont il sort major en 1863. Après ses études, il devint ingénieur en chef de la Haute-Savoie, où il conçoit et fait construire vers 1874, le fameux système de régulation de la sortie des eaux du lac d'Annecy, communément appelé "les vannes du Thiou". Joyau technique et architectural, elles ont permis de remonter le niveau du lac (2 759 hectares) de 20 cm afin d'assurer aux usines un débit constant toute l'année ; à eux seuls ces 20 cm permettent d'assurer 16 jours de débit à l'étiage (4 m3/s).
Le 17 mai 1863 il épouse à Paris, Cécile Dupont-White. De cette union sont issus deux enfants : Sadi (1865-1948, Colonel d'Infanterie) et François (1872-1960).
Il fut élu député de la Côte-d'Or en 1871, et occupa des postes de haut fonctionnaire, notamment au Conseil supérieur des Ponts et Chaussées, puis il est nommé préfet de la Seine-Inférieure.
Sous-secrétaire d'Etat aux Travaux Publics puis ministre des Travaux Publics, il devient ministre des Finances en 1885.
A peine Jules Grévy (mis en cause dans l'affaire des décorations) a-t-il démissionné qu'une élection est programmée à Versailles avec la Chambre et le Sénat réunis, ainsi que l'exige la Constitution républicaine. Les négociations occultes allaient bon train entre Clemenceau et Boulanger, mais aussi entre Floquet, Freycinet et Grévy. Jusqu'au dernier moment, l'ancien Président espérait sauver son fauteuil par une combinaison de dernière minute sortie du chapeau. Vite, une élection à Versailles ! Tout le monde l'exige dans le parti politique, tout le monde la réclame. On sait qu'à l'Hôtel de Ville on étudie les mesures à prendre au cas où Jules Ferry serait élu. On n'en veut à aucun prix. Le général Boulanger est toujours à Clermont-Ferrand, commandant du 13e corps d'armée. Il s'est entendu avec Clemenceau lors des fameuses "nuits historiques" des 28 et 29 novembre 1887 pour essayer de maintenir Grévy, le temps nécessaire à l'élimination définitive de Jules Ferry. Le complot a échoué, Grévy est parti.
On compte quatre candidats républicains : Charles Floquet, le gambettiste Freycinet, le radical Brisson et un nouveau venu, mais fort connu de par son nom de toutes les familles républicaines, Sadi Carnot.
Quand s'ouvre enfin le Congrès de Versailles, le 3 décembre 1887, Sadi Carnot recueille immédiatement 303 voix, contre 212 à son principal adversaire Jules Ferry, qui s'est maintenu malgré le vent contraire. Les radicaux ont tous voté pour Sadi Carnot. Il est élu par 616 voix de majorité, Ferry s'étant désisté. Les droites avaient un candidat, le gouverneur militaire de Paris, le général Saussier. Il n'a pu recueillir plus de 190 voix.
Le Président élu s'éclipse avec discrétion. Il ne paraît pas à la séance du Congrès, où l'on acclame très longuement son père, l'ancêtre, Hippolyte Carnot, sénateur inamovible, ancien ministre et député pendant la seconde République, adversaire résolu de l'Empire. Les députés et les sénateurs ne viennent pas d'élire un homme, mais le dernier représentant d'une dynastie de républicains, le digne descendant du grand Lazare Carnot, l'Organisateur de la victoire.
Le nouvel élu, Sadi Carnot, est certes un républicain irréprochable : il devait connaître les deux plus grandes affaires du régime, celle de Boulanger, qui reprend de plus belle, et le scandale de Panama, avant de périr sous les coups d'un anarchiste. Il est d'abord, comme son grand-père, un scientifique, un mathématicien.
Elu le 3 décembre 1887, il est assassiné à Lyon le 24 juin 1894, peu de temps avant la fin de son septennat.
Sadi Carnot surmonte ainsi la dernière crise du XIXe siècle : il est clair, après l'échec de Boulanger, que jamais un général ne tentera un coup d'Etat. Il n'y a plus d'espoir pour l'extrême droite ligueuse, elle devra s'accommoder de la République.
Carnot est considéré au Parlement comme un technicien. Il a cette image, la meilleure de toutes en politique. A ce titre il est sous-secrétaire d'Etat aux Travaux publics en 1879, et de nouveau en 1880 et 1881, enfin ministre des Finances en 1885-1886. Son honnêteté est proverbiale, ses capacités au gouvernement certaines. Il est ami des gambettistes et des ferrystes, et d'abord modéré.
Le 19 avril 1888, le Palais-Bourbon est mis en état d'alerte. Charles Floquet a demandé les secours de la police, qui a demandé ceux du gouverneur militaire de Paris. On s'attend à tout : le général Boulanger a décidé de faire son entrée spectaculaire au Palais-Bourbon. Le président de la République Sadi Carnot est dans la plus extrême inquiétude. Le général va-t-il entrer à cheval ? Il est à l'hôtel du Louvre et se prépare pour la cérémonie. Depuis l'aube, des piquets de manifestants sont en place sur la petite place en bas de l'avenue de l'Opéra. La circulation est naturellement bloquée. Des cordons de police prennent position. La foule des militants grossit d'heure en heure. Ils sont à la fois de gauche et de droite ; tous partisans du général. D'heure en heure, le président de la République est informé. Le général est parti. On lui a frayé un passage. La foule s'engouffre à sa suite, en un gigantesque cortège. Ils sont déjà sur les quais, noirs de monde. Va-t-il prendre d'assaut le Palais-Bourbon ? La police pourra-t-elle en interdire l'accès ? Les républicains vont-ils vivre en ce 19 avril 1888 la revanche du 4 septembre 1870 ? Ce jour-là la même foule marchait dans l'autre sens, du Palais-Bourbon à l'Hôtel de Ville, pour y proclamer la République... Il n'y a pas de débats. Le général entre dans l'hémicycle et s'assied symboliquement à l'extrême-gauche, aux côtés des radicaux. Quand il veut prendre la parole, c'est un tollé. Les députés hurlent, trépignent. A l'évidence, la représentation nationale n'est pas prête à recevoir Boulanger. La foule, dans la rue, va être déçue. Ils se calment cependant, car manifestement le général n'a pas l'intention de prendre le pouvoir. Il veut rester dans la légalité républicaine, jouer le jeu jusqu'au bout.
Le Président ne veut pas seulement donner de sa fonction une image qui soit familière aux Français, il n'a pas la prétention de remplacer un souverain. Il veut seulement que la République ne soit pas pour les électeurs une idée abstraite. Il prétend l'incarner. En redingote et huit-reflets, il prend très au sérieux son rôle de représentation. Etre présent dans les comices, dans les hôpitaux de province, sur les champs de courses et dans les gares, c'est écarter du peuple les tentations vacillantes qui le poussent à suivre des aventuriers empanachés comme Boulanger. Sadi Carnot, de famille maçonnique, pense que la raison doit s'imposer, grâce à l'exemple de la dignité, du sérieux, du travail et de la vertu.
Ce riche bourgeois n'a pas d'ambition personnelle, étant au sommet sans effort. Il est ambitieux pour la France et veut marquer son septennat par l'ouverture décisive de son pays vers l'extrême est de l'Europe, afin d'échapper à la pesée redoutable des quatre-vingts millions d'Allemands qui montent la garde aux cols des Vosges. L'alliance des Allemands de Vienne et de ceux de Berlin, la présence oppressante de la Prusse aux portes de la Lorraine française, presque sous les murs de Nancy, fait au Président un devoir de rendre au pays sa mobilité diplomatique, en recherchant avec soin l'alliance russe.
Depuis 1879, les Allemands de Berlin et de Vienne sont alliés. Depuis 1882, la jeune Italie a adhéré à leur union, constituant ainsi une triple alliance. L'Europe centrale est soudée, surarmée. Cette cohésion singulière est certes une menace pour la France, mais aussi pour la Russie dont elle condamne l'influence dans les Balkans. Le Président Carnot est convaincu qu'il doit aller plus loin dans la tentative d'alliance avec les Russes.
Le 26 mai 1891, date décisive, le baron de Mohrenheim, ambassadeur du tsar à Paris, remet au président de la République Sadi Carnot les insignes de l'ordre de Saint-André. En Russie, les soldats des régiments de la garde du tsar marchent sous des oriflammes représentant la croix ou l'effigie de la Vierge. On dit la messe devant les icônes sur le front des troupes. La remise de la croix de Saint-André au président d'une République laïque, jacobine, maçonnique, indique une tendance : à Saint-Pétersbourg, on veut être amis, malgré les différences idéologiques des régimes. On a le plus grand besoin d'armes et d'argent.
En juillet 1891, trois mois plus tard, l'escadre de l'amiral français Gervais est reçue dans le port russe de Cronstadt. Le tsar s'est dérangé en personne. Il écoute debout l'hymne national français, la Marseillaise. Le 22 août, un premier accord est conclu sur l'utilisation des forces des deux pays en cas d'agression de l'un d'entre eux par les Etats de la Triple Alliance. Cet accord est secret. Le président de la République le conserve dans son bureau, dans une armoire de fer. Une convention militaire est sur l'établi quand le ministère Freycinet est renversé en février 1892.
A Lyon, le 24 juin 1894, Carnot doit assister aux fêtes d'une exposition. Le soir, il prendra la parole, comme il le fait d'habitude au cours de ses déplacements, dans un gigantesque banquet de mille couverts que lui offre la municipalité. On a préparé le plus grand local dont dispose la ville à cet effet : le palais du Commerce. A la fin du banquet, le maire de Lyon se lève et prend la parole pour porter un toast au président de la République. Les mille participants acclament alors Sadi Carnot impassible qui prend la parole à son tour.
Il est neuf heures du soir. Les cuirassiers qui ont caracolé toute la journée ont hâte de retrouver leur caserne de La Part-Dieu. Ils attendent le président de la République au palais du Commerce de Lyon, pour l'escorter à une représentation de gala donnée au Grand Théâtre. Le Président ne peut apercevoir la foule. Les cuirasses étincelantes l'en empêchent. Il fait signe au chef de peloton de l'escorte d'approcher, et lui demande de s'écarter un peu.
Ainsi, les Lyonnais peuvent le voir et l'applaudir : les cuirassiers se sont reculés. Le cortège s'engage dans la rue de la République, passablement étroite, qui conduit à la place Bellecour. La Daumont longe la façade occidentale de la Bourse. La foule est massée sur les trottoirs avec une densité incroyable. Tous les Lyonnais se sont donné rendez-vous pour voir passer le président de la République. Un individu se détache du trottoir de droite, il court jusqu'à la voiture, place sa main gauche sur la Daumont et frappe le Président de la main droite. On aperçoit un bout de papier sur la poitrine de Sadi Carnot. On croit que l'individu est un solliciteur qui vient de lui remettre un placet. La course continue. L'individu a sauté à terre, il court encore devant les chevaux de la calèche présidentielle. Il est furieux. Personne n'a rien vu. Il crie alors "Vive l'anarchie !". L'assassin est un anarchiste italien appelé Sante Caserio. L'arme de l'assassin, un poignard dit de Tolède fabriqué à Thiers, a pénétré profondément dans la poitrine, de onze à douze centimètres, non pas dans les poumons, mais dans le foie. La veine porte est touchée. Le docteur Poncet ne peut arrêter l'hémorragie. Le Président a trouvé la force de remercier l'entourage pour les soins qu'on lui prodigue, mais il perd ses forces très rapidement. Trois heures plus tard, il meurt sans qu'on puisse rien tenter pour le sauver.
Sadi Carnot était alors particulièrement haï dans les rangs anarchistes pour avoir refusé la grâce à Auguste Vaillant dont l'attentat à la Chambre n'avait pourtant pas fait de victimes.
Il repose au Panthéon de Paris avec son grand-père Lazare Carnot.
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