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LA REVOLTE DES VIGNERONS DANS LE MIDI EN 1907


Manifester est un des droits fondamentaux dans notre société. L'année qui s'achève a été plus que jamais marquée par les manifestations. Non par le nombre de manifestants, mais par la nature des causes défendues. Pour la première fois dans l'histoire de la République, des gendarmes, qui sont pourtant tenus au devoir de réserve, sont descendus dans la rue. Le magazine de la Citoyenneté a voulu revenir sur un des soulèvements qui ont marqué le début du vingtième siècle.

AVEC l'achèvement du réseau de voies ferrées dans le Midi et sa liaison avec Paris vers 1857, la demande de vin s'accroît. Les ventes atteignent des sommets. C'est la prospérité ! Mais à partir de 1868, le phylloxéra atteint le vignoble languedocien. Les remèdes sont rapidement découverts : inondation des vignes en plaine, plantation de plants américains. A la force du poignet et au moyen d'emprunts pour les petits viticulteurs, la vigne s'était répandue partout jusqu'à faire du Midi une zone de monoculture.

Mais, de 1900 à 1907, le prix du vin baisse. Les bonnes récoltes liées à la surproduction et les concurrences des importations algériennes aboutissent à la mévente. A cela s'ajoute la fabrication des vins artificiels qui augmente encore la surproduction tout en dévalorisant l'image de marque du vin.

Cette situation ne peut durer. Le 11 mars 1907, à Argeliers, sous l'égide du cafetier Marcelin Albert, cinquante hommes quittent le petit village du Minervois pour rejoindre Narbonne. L'objectif est d'aller rencontrer la commission parlementaire, qui enquête sur la crise viticole du Languedoc-Roussillon. Il s'agit de se battre pour le vin naturel et d'exposer la misère du midi viticole. A Sallèles-d'Aude, Moussan, dans chaque village traversé, des vignerons viennent grossir la petite troupe. Ils sont 87 devant la gare de Narbonne. Reçu à la sous-préfecture et après une brève rencontre, Marcelin Albert sort déçu.
Rentrés à Argeliers, ils décident de continuer le combat. Ils créent un comité d'initiative de défense viticole, dont Marcelin Albert devient le président.

A partir du 7 avril, les rassemblements vont se multiplier, ces meetings se transforment vite en manifestations. Le nombre de manifestants ne cesse d'augmenter.
"Le Toscin", journal que le comité de défense viticole à Argeliers publie chaque semaine à partir du 21 avril, est devenu l'organe de communication des vignerons. Dans son premier numéro, il offre une adresse aux lecteurs et précise : "Tout vigneron est une bourse plate. Tout paysan n'est plus qu'un ventre creux. Ce n'est plus la gêne, ce n'est plus la pauvreté, c'est l'extrême misère. Le flot de la détresse coule...". Dans ce même numéro 1, le journal lance un appel aux vignerons pour défendre leur intérêt : "C'est la désolation qui grandit en chaque demeure. C'est le Toscin,... c'est le Toscin ! A l'aide, paysans. A l'aide, vignerons, Il faut défendre votre sol. Il faut défendre votre maison. Il faut défendre votre existence."
On trouve aussi dans ce même premier numéro : "Si vous pensez qu'il est temps de faire entendre un cri de détresse, vous vous joindrez à nous pour dire bien haut que travailler la vigne c'est crever de faim et vous direz à l'Etat : Aidez-nous ! Nous sommes à bout ; protège le vin et sus à la fraude ou sinon c'est la ruine totale, c'est le dégoût le plus profond de la terre..."

Le 21 avril, à Capestang, 19 communes ont une délégation, 15 de l'Aude et 4 de l'Hérault. 15.000 vignerons participent au meeting. Le 5 mai, à Narbonne, le maire socialiste Ernest Ferroul défie le gouvernement et s'associe à la lutte viticole. Dans son discours, Marcelin Albert lance : "Il y a deux ans, j'ai promis à Ferroul de lui mener 100.000 hommes. Les voilà !". Au meeting de Béziers du 12 mai, le maire Ferroul fait adopter un ultimatum contre le gouvernement : "Si au 10 juin, le gouvernement n'a rien entrepris, démission des conseils minicipaux et grèves des impôts." Le 12 mai, au meeting de Perpignan, Ferroul confirme la ligne tracée à Béziers, alors que Marcelin Albert tente d'éviter la politisation et la radicalisation du mouvement. Le 26 mai, à Carcassonne, on chante pour la première fois "La marseillaise des vignerons." Le 2 juin, 250.000 personnes manifestent à Nîmes. Les femmes sont de plus en plus nombreuses.

"Vive le vin naturel", "la tisane des vieux de 60 ans", "à bas les fraudeurs", "vive le vin ! A bas les pots de vin". C'est avec ces slogans et guidés par les vents de la colère que 600.000 viticulteurs envisagent le meeting du 9 juin à Montpellier.
Dans la région, la mobilisation est exceptionnelle. Dès le 4 juin, les communes adressent une estimation du nombre de leurs délégués : Capestang annonce 1500 personnes, Narbonne 3000, Cazouls-les-Béziers 1200, Béziers 25.000.
Pour recevoir les manifestants, des habitans cèdent leur maison, les commerces affichent des tarifs intéressants. Le maire donne l'ordre de débarrasser les écoles de leur matériel scolaire et d'y héberger les manifestants. L'évêque, Monseigneur de Cabrières, ouvre les églises de la ville, la cathédrale Saint-Pierre en premier. Les restaurants, les cafés et les hôtels sont combles.
Ce 9 juin, un fleuve humain envahit Montpellier, la capitale du Languedoc. Il fait chaud, le défilé commence à midi depuis la promenade du Peyrou. Marcelin Albert, "l'Apôtre de la viticulture", est à la tête du cortège. Le "roi des gueux" est escorté par des étudiants et des ouvriers. Les manifestants lancent des appels vers le sauveur: "Vive Marcelin Albert !", "Vive notre rédempteur !", "Vive le sauveur du Midi !"
Le cortège traverse la rue Nationale, "actuelle Foch", la rue de la Loge, la Comédie, la rue de la République, le boulevard du Jeu-de-Paume, le boulevard Ledru-Rollin, le boulevard Louis-Blanc, le boulevard Bonne-Nouvelle et, à 14 heures, le défilé arrive à l'Esplanade où une vaste tribune attend "le Rédempteur", pour y prononcer son discours. Mais les manifestants rompent les cordons des étudiants qui ont du mal à protéger "l'Apôtre" de la vénération populaire. Ne pouvant approcher la tribune, c'est d'un platane de l'Esplanade que Marcelin Albert salue la mer d'humains qui l'entoure. Il redescend et arrive sur la tribune envahie par la foule. Maintenant, il prononce un bref discours : "Nous ne sommes pas des parias, il faut que cela finisse... C'est l'armée du travail la plus formidable qui se soit jamais vue. Elle est pacifique, c'est une armée de gueux; elle n'a qu'un drapeau : celui de la misère. Elle n'a qu'un but : la conquête du pain... Nous voulons vendre notre vin... Tous au drapeau de défense viticole."

Celui par qui tout a commencé prêche l'unité et termine son allocution : "Vous êtes résolus à ne plus payer d'impôts ? Qu'on ne vienne plus dans vos communes chercher ce que vous n'avez pas... L'heure est venue, le citoyen Ferroul, mon fidèle lieutenant, vous donne l'exemple. La démission de toutes les municipalités est proclamée. Vive à jamais le Midi ! Vive le vin naturel !"
Ferroul succède sur la tribune à Marcelin Albert et déclare : "Demain à huit heures du soir, je fermerai l'hôtel de ville de Narbonne, après y avoir fait arborer le drapeau noir et, au son du toscin de la misère, je jetterai mon écharpe à la face du gouvernement."
Faucilhon, adjoint au maire de Carcassonne, fait le geste décisif et jette son écharpe à la foule.
Marcelin Albert lance un appel au calme, avant de partir pour Argeliers, inquiet devant des lendemains qu'il ne maîtrise plus.

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