Politique Winston Churchill : des dons exceptionnels
WINSTON Churchill est né dans la nuit du 29 au 30 novembre 1874 au château de Blenheim, dans le comté d'Oxford, en Angleterre. L'enfant est déclaré à l'état civil sous le nom de Winston Leonard Spencer Churchill. Il souffre dès sa jeunesse d'une constitution chétive.
Sa mère, Jennie Jerome, était la fille d'un richissime aventurier américain et l'arrière-petite-fille d'une indienne d'Amérique. Elle s'est mariée par amour... six mois plus tôt, à un homme politique talentueux et instable, Randolph Churchill. Ce dernier mourra de syphilis à 45 ans.
Randolph Churchill descendait d'un homme de guerre célèbre, John Churchill, duc de Marlborough qui vainquit les armées de Louis XIV en 1704 à Blenheim (Hoechstaedt), en Bavière.
Ainsi, c'est dans un cadre social extraordinairement privilégié qu'est né et qu'a grandi le futur Premier ministre. Un univers alliant tout à la fois la richesse, le pouvoir et le prestige de la vieille aristocratie terrienne, dans la hiérarchie de laquelle de surcroît les ducs occupent le niveau supérieur. Symbole de ce privilège : Churchill n'a pris le métro qu'une fois dans sa vie - en 1926, pendant la grève générale.
Autre chance pour le petit Winston : c'est dans une branche cadette de la famille Marlborough qu'il est venu au monde. Nul problème donc pour entrer à la Chambre des communes et y faire carrière, condition essentielle d'un grand avenir politique.
A sa naissance, selon la coutume dans les classes supérieures, le petit Winston, au lieu d'être élevé par ses parents, est confié à une nourrice qui s'occupe entièrement de lui. Si bien que toute sa première enfance, que ce soit à Londres ou à Dublin - où la famille a habité de 1877 à 1880, car lord Randolph a dû accepter un poste auprès du vice-roi - est durement marquée par cette privation quotidienne d'attention et de tendresse. Et par la suite, quand viendra l'âge scolaire, la situation ne s'améliorera pas. Ainsi, ladite nourrice, Mrs. Everest, avec son dévouement sans bornes et ses sages principes d'éducation, a remplacé l'amour maternel défaillant.
C'est à l'âge de sept ans qu'a commencé la vie scolaire de Winston. Il est d'abord mis en pension dans un petit établissement très huppé, Saint George School, à Ascot. Or, il s'agit d'un pensionnat des plus traditionnels en matière de pédagogie, où règnent exercices de mémoire et châtiments corporels. Aussi l'enfant prend-il en grippe son école, et du coup il est noté comme "indiscipliné", "gourmand", "désordonné". Au bout de deux ans de ce régime, ses parents le retirent pour le confier au pensionnat des demoiselles Thomson à Brighton. Il y reste de septembre 1884 à mars 1888, mais ni les résultats scolaires ni les appréciations concernant la conduite et la sociabilité n'ont beaucoup progressé dans ce nouveau cadre. Finalement, le jeune garçon est envoyé dans l'une des plus célèbres public schools d'Angleterre, Harrow, la rivale d'Eton. Il y passe un peu plus de quatre années, de quatorze à dix-huit ans, à se morfondre en accumulant punitions et résultats médiocres, sans jamais avoir réussi à s'intégrer au milieu.
Il faut dire qu'entre un père illustre mais distant et sévère, imprévisible et brutal, incapable de la moindre marque de tendresse, et une mère également lointaine, dissipée, frivole, tout à ses mondanités brillantes et futiles, le jeune Winston a passé une enfance et une adolescence sevrées d'affection parentale, et il en a subi une marque indélébile au plus profond de l'être.
En compensation de ce manque d'amour, et comme pour surmonter une impression persistante d'insécurité, le jeune homme a développé une farouche volonté de réussir par tous les moyens, afin de faire la preuve, à coups d'exploits - aussi bien à ses propres yeux qu'aux yeux des autres -, de ses capacités et de ses talents.
A un cadet de grande famille aristocratique, trois voies, à l'époque victorienne, étaient ouvertes : l'armée, le clergé et le barreau. Comme Winston n'était attiré ni par l'Église ni par le droit, c'est la carrière militaire qui s'imposait. Mais entrer au Royal Military College de Sandhurst - le Saint-Cyr britannique - n'était point chose aisée, surtout quand on traînait le poids d'une scolarité aussi défaillante que celle du candidat Churchill. C'est pourquoi, après deux échecs à l'examen d'entrée, lord Randolph retire son fils de Harrow pour l'inscrire à Londres dans une crammer, sorte de boîte à bac nommée Captain James's Establishment. Au bout de six mois, le succès vient couronner ses efforts. Le 28 juin 1893, il est admis à Sandhurst, mais comme cadet de cavalerie (n'ayant été classé que 92e sur 102, à cause notamment de ses mauvaises notes en latin). Parmi ses matières fortes, on note alors l'histoire et le français.
Déjà il a commencé à fumer, notamment le cigare, et à boire, quoique dans sa consommation - mesurée - de vins et d'alcools il n'ait pas encore jeté son dévolu sur le whisky et le cognac. Cependant, de mois en mois, les notes du cadet s'améliorent et il sort de Sandhurst en bien meilleur rang qu'il n'y était entré : 20e sur 130.
Cependant, l'année 1895 marque pour lui à tous égards un tournant. C'est la fin de l'adolescence et l'entrée dans l'âge d'homme. En effet ces mois sont ponctués de deuils qui le frappent durement. En janvier, ce fut la mort de son père qui lui a causé un grand choc et dont il a du mal à se remettre, même si d'une certaine manière la disparition de ce père tyrannique le libère d'une pesante et impérieuse tutelle. Autre disparition qui touche Churchill au coeur : Mrs. Everest meurt d'une péritonite en juillet.
En même temps, il inaugura sa carrière de journaliste dans le Daily Graphic. C'est le début d'un système qu'il va pratiquer plusieurs années durant avec succès.
Winston Churchill servit alors en Inde et au Soudan, et démissionna de son commandement de cavalerie en 1899 pour devenir correspondant pendant la guerre des Boers. Il fut fait prisonnier, et son évasion spectaculaire en fit un héros national.
En 1900, il fut élu pour la première fois au parlement, en tant que député conservateur de la région d'Oldham, une ville ouvrière du Lancashire. Ensuite, lors de l'élection de 1904, il fut réélu, mais cette fois en tant que député du parti libéral. Il devint sous-secrétaire d'Etat aux Colonies en décembre 1905, sous la tutelle de lord Elgin, puis occupa le poste de ministre du Commerce et de l'Industrie en 1908. Il ébaucha une législation sociale qui déboucha après la deuxième guerre mondiale sur le "Welfare State" (Etat Providence) : création d'une agence pour l'emploi, réglementation des salaires et des conditions de travail, assurance contre le chômage. En 1910-1911, il fut ministre de l'intérieur. Durant cette période, il tissa d'étroits liens avec David Lloyd George. L'image du ministre est néanmoins durablement écornée par le massacre de Tonypandy (un mineur gallois est tué en novembre 1910 par les forces de l'ordre). L'opinion publique se fait alors de Churchill l'image d'un tueur alors qu'il a tout fait pour apaiser le conflit social. Finalement, en 1911, juste avant le premier conflit mondial, il fut nommé premier Lord de l'Amirauté, et de 1911 à 1915, il modernisa considérablement la flotte britannique.
La Première Guerre mondiale ne fut pas la meilleure pour Winston Churchill. Il y eut un rôle très controversé qui faillit mettre fin à sa carrière. Churchill, alors pressé par les Russes qui voulaient voir la pression turque dans le Caucase diminuer, décida d'organiser une grande expédition, l'Expédition des Dardanelles. L'offensive lancée par le commandement allié, échoua dramatiquement le 18 mars 1915 devant Canakkale. C'est alors que l'on ordonna une invasion par voie terrestre. Quatre divisions britanniques débarquèrent au Cap Helles. Elles essayèrent d'établir une tête de pont à la presqu'île de Gallipoli, mais suite à trois terribles affrontements, les soldats furent rappelés. On tenta un second débarquement, cette fois au Cap Sulva. Encore une fois, ce nouveau plan ne fonctionna pas, et le 9 janvier 1916, on évacua les troupes alliées. L'Expédition des Dardanelles se solda par 144 000 blessés ou tués. Ce monumental échec poussa Churchill à quitter son poste de premier Lord de l'Amirauté. Qu'à cela ne tienne, après une longue dépression - durant laquelle il se met à la peinture -, le réprouvé demande et obtient un commandement dans les tranchées de la Somme. Puis il rejoignit le cabinet de coalition de Lloyd George, où il occupa, de 1917 à 1922, les fonctions de ministre des Munitions et de secrétaire à la Guerre. Churchill intensifie les productions militaires et le 8 août 1918, il assiste dans les Flandres aux premières percées des engins blindés sur chenilles, les tanks, dont il a eu l'idée. Après la Grande Guerre, il se prononce pour une réconciliation avec l'Allemagne - à l'opposé de Lloyd George et Clemenceau - et dénonce par ailleurs le bolchevisme (ou communisme) qui a pris le pouvoir en Russie. Devenu ministre des Colonies, Winston crée les protectorats d'Irak et de Transjordanie sur les décombres de l'empire turc. Il contredit une nouvelle fois avec justesse Lloyd George et Clemenceau qui soutiennent les revendications de la Grèce sur l'Anatolie occidentale. L'effondrement du parti libéral et du gouvernement de Lloyd George éloigna Churchill du Parlement de 1922 à 1924. Réélu en 1924, cette fois comme député conservateur, il devint chancelier de l'Echiquier du gouvernement de Stanley Baldwin (1924-1929). Il entreprit de rattacher la livre sterling à l'étalon or, ce qui eut des conséquences désastreuses sur l'économie britannique et contribua à déclencher la crise sociale de 1926, où il combattit vigoureusement les syndicats. La surévaluation de la monnaie se solde par une crise économique. Les capitaux se réfugient aux Etats-Unis, à Wall Street, où ils vont nourrir la spéculation et contribueront au krach de 1929. Il fut écarté du pouvoir par la défaite des conservateurs en 1929, et durant les années 1930, se consacra principalement à l'écriture.
Il marqua, pendant cette période, son opposition à l'autonomie des Indes, et son soutien à Edouard VIII lors de la crise d'abdication de 1936. Churchill prit rapidement conscience de la menace que représentait le nazisme pour le Royaume-Uni. Pendant la crise tchèque de 1938, il plaida en vain pour une action de la France, du Royaume-Uni et de l'URSS, et condamna les accords de Munich signés par Neville Chamberlain. Il insistait sur la nécessité d'un réarmement. D'abord peu suivie par l'opinion publique, sa position rallia un soutien grandissant, et Chamberlain dut le nommer premier lord de l'Amirauté après la déclaration de guerre à l'Allemagne, en septembre 1939.
La politique d'apaisement de Chamberlain ayant été un échec, Churchill lui succéda au poste de Premier ministre le 10 mai 1940. Durant les jours sombres de la bataille d'Angleterre, les discours passionnés de Churchill poussèrent les Britanniques à poursuivre la lutte. Pour être tout à fait sûr que la flotte française ne tombe pas entre les mains des Allemands, il ordonna que l'on attaque plusieurs de ses bâtiments près de l'Algérie. Il développa une collaboration fructueuse avec le président Roosevelt. Cette "alliance" lui procura un soutien militaire et moral important de la part des États-Unis. Pendant toute la guerre il occupa une place importante dans la coordination militaire alliée. Il fut, à l'instar de Dwight D. Eisenhower, réticent à lancer les troupes sur le mur de l'Atlantique car il redoutait une faille dans le secret du plan ; si cela s'était produit, les troupes lors du débarquement de Normandie se seraient dirigées vers la mort, rien de moins. Cela lui rappelait l'Expédition des Dardanelles. Malgré tout, l'expédition se déroula sans incident et les troupes prirent pied peu à peu en France, clouant par le fait même le dernier clou dans le cercueil de la Luftwaffe.
Dans les conférences de paix alliée, Churchill occupa un rôle de premier plan ; cependant, il ne participa qu'aux premières négociations de Potsdam, car il ne fut pas réélu aux élections de juillet 1945. Il critiqua fortement les réformes de "l'Etat providence" instaurées par son successeur.
Les cinq années de 1940 à 1945 ont suffi à assurer sa gloire dans la mesure où elles ont fait de lui le premier artisan de la victoire sur l'Allemagne nazie et l'ont rangé à jamais au panthéon des grands hommes du XXe siècle.
Lors de son célèbre discours de 1946 à Fulton, au Missouri, il mit en garde le monde libre contre la dangereuse expansion soviétique et son "rideau de fer".
Il est également le premier à avoir évoqué l'idée des Etats-Unis d'Europe lors d'un discours à Zurich le 19 septembre 1946 et a présidé le Congrès de la Haye en 1948 puis le Mouvement européen.
A nouveau Premier ministre de 1951 à 1955, il fut, en raison de son âge avancé et de sa santé défaillante, empêché de diriger le pays de façon aussi dynamique. Il céda le pouvoir en avril 1955 à Anthony Eden, et consacra ses dernières années à la peinture et à l'écriture.
Winston apprend très vite à user de dons exceptionnels : un don inné d'expression, une mémoire prodigieuse, une imagination exubérante, un grand don de l'écriture, un sens de la répartie qui le rangeait parmi les grands humoristes anglais et une prodigieuse énergie mentale. Enfin, un incroyable courage physique. Ainsi, de nombreuses fois, Churchill frôla la mort et y échappa avec une chance surnaturelle.
Il appréciait plus que de raison les alcools sans lesquels il sombrait dans la dépression ("my black dogs" - mes chiens noirs - disait-il lui-même en parlant de ces douloureux moments de faiblesse).
En fait, ce fut l'homme de l'excès, dans l'inflexibilité comme dans l'émotivité. Dévoré par l'égocentrisme, il a toujours déployé au service de son action une volonté de fer et une pugnacité sans défaillance, ce qui explique tout ensemble ses succès et ses échecs.
Passionné par l'Histoire, il trouvait du temps pour dicter des synthèses sur les heures illustres de la Grande-Bretagne.
Avec son épouse, Clementine, ils eurent cinq enfants. Mais de ce côté, les déceptions s'accumulent. Randolph est éclaboussé par les scandales de son existence (un temps son père lui interdit même sa porte à cause des coups infligés à sa soeur Sarah un jour où il était saoul et fou de colère). Le mariage de Diana avec Duncan-Sandys craque lui aussi ; quant au compagnon de Sarah, Winston n'a jamais pu le souffrir. Il n'y a que Mary qui apporte paix et consolation : elle épouse en 1947 un brillant capitaine de la Garde, Christopher Soames, futur député et diplomate, et leur mariage sera une réussite jusqu'à la mort de lord Soames en 1987.
Il a reçu en 1953 le prix Nobel de littérature pour son oeuvre d'historien et de mémorialiste, pour ses qualités d'orateur, et sans doute surtout comme hommage à celui qui a mené la résistance britannique pendant la guerre.
Soldat, journaliste, député, politicien, écrivain, peintre, historien, orateur, homme d'Etat, le "grand Churchill" - comme le général de Gaulle, président de la République française, l'a appelé un jour dans un discours solennel à Westminster - a accumulé dans sa longue existence les actions d'éclat en même temps que les honneurs : Companion of Honour (1922), ordre du Mérite (1946), chevalier de la Jarretière (1954), compagnon de la Libération (1958), citoyen d'honneur des Etats-Unis (1963).
Il mourut le 24 janvier 1965, à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Des funérailles nationales eurent lieu à Bladon, près du palais de Blenheim. Les funérailles de Churchill, loin d'être improvisées au moment de l'événement, avaient été planifiées depuis des années sous le nom de code Hope Not. C'est la reine et les services de Buckingham Palace qui avaient tout pris en main et en avaient arrêté les dispositions, en concertation avec Downing Street et en consultation avec la famille. On a calculé que la moitié de la population britannique a suivi sur ses écrans la retransmission de la cérémonie, et le dixième de la population mondiale : des chiffres fantastiques pour l'époque.
Ouvrages de Winston Churchill
Les 12 tomes de ses Mémoires sont un chef-d'oeuvre de clarté et d'intelligence qui lui ont valu le Prix Nobel de littérature.
Churchill fut également un historien remarquable. Parmi ses ouvrages les plus célèbres, on peut citer : The World Crisis (4 vol., 1923-1929), My Early Life (1930), Marlborough (4 vol., 1933-1938), The Second World War (6 vol., 1948-1953) et Histoire des peuples de langue anglaise (4 vol., 1956-1958).
Le 28 Mars 2005
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