Recherche scientifique
Office Parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques Rapport : de la connaissance des gènes à leur utilisation
Première partie : L'utilisation des organismes génétiquement modifiés dans l'agriculture et dans l'alimentation Par M. JEAN-YVES LE DEAUT, Député
Préface
Depuis huit mois, j'ai écouté, consulté, auditionné, interrogé. J'ai souhaité demander l'avis d'experts, de professionnels, de chercheurs, de consommateurs, de responsables d'associations mais aussi de "Français comme tout le monde" qu'on ne voit jamais aux journaux de 20 heures, mais qui ont pourtant leur avis, leur opinion.
Le Parlement, Assemblée Nationale et Sénat réunis, puisque seize députés et seize sénateurs siègent à l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, a organisé une grande première en France : une "Conférence de Citoyens".
Quatorze "candides", un jury en quelque sorte, a pris à bras le corps ce dossier, consacré quatre week-ends d'avril à juin à s'approprier les questions relatives aux organismes génétiquement modifiés pour mieux en cerner les enjeux, évaluer les avantages et les risques des biotechnologies, mieux appréhender les interrogations qui demeurent.
J'avais bien sûr également consulté les acteurs de la filière, des chercheurs, des médecins, des industriels, des responsables associatifs, des ministres.
Comme les experts, les "candides" ont posé des questions pertinentes, qui, pour certaines, "décoiffent". Ils ont exprimé tout haut ce que d'autres disent tout bas. Le débat qu'ils ont suscité a apporté une grande bouffée d'oxygène à la démocratie. Il arrive trop tard, se plaignent certains. Mais au moment de l'invention de la machine à vapeur, Denis Papin n'avait pas imaginé le T.G.V.
Les biotechnologies vont révolutionner la médecine, l'industrie pharmaceutique, l'environnement, l'agriculture. Mais tout le monde n'est pas d'accord sur les effets bénéfiques du progrès scientifique et technique.
Certains pensent que "tout va trop vite".
D'autres, au contraire, estiment que l'immobilisme et l'attentisme risquent de nous conduire à être très rapidement hors jeu car le progrès a toujours apporté un plus pour l'humanité, tant qu'il reste maîtrisé et domestiqué.
Alors les citoyens ont donné leur avis comme les experts, les acteurs de la filière ou les accrocs du web. A moi maintenant de donner le mien. Il prend en compte les avis de ceux que j'ai entendu et, au fil des mois, je me suis forgé une conviction. Je l'exprime dans ce rapport qui préconise un certain nombre de recommandations qui éclaireront, je l'espère, le gouvernement.
Jean-Yves Le Déaut
L'actualité dans le domaine des biotechnologies s'est accélérée au cours de la dernière année et plus spécialement pendant ces derniers mois.
Le nouveau gouvernement issu des dernières élections législatives de mai 1997 a dû en effet assumer les conséquences de la décision incohérente du 12 février 1997. Celle-ci interdisait en effet la mise en culture du maïs transgénique de la société Novartis tout en autorisant les importations de maïs et de soja transgéniques en provenance des Etats-Unis. Il faut considérer que, ou bien, il y avait risque pour la santé et il convenait d'interdire toute importation, ou on estimait le risque nul et la logique aurait alors voulu que le gouvernement autorise également la mise en culture du maïs Bt 176 de Novartis.
La décision de principe donnant l'autorisation de mise en culture avait été annoncée le 27 novembre 1997 et elle a été appliquée effectivement par l'arrêté du 5 février 1998.
Au cours de sa visite officielle aux Etats-Unis, voilà quinze jours, le Premier Ministre, M. Lionel Jospin, a eu des entretiens avec le Président des Etats-Unis sur ce sujet. A cette occasion, M. Lionel Jospin a fait savoir que la France ferait connaître sa position sur cette affaire après la Conférence de citoyens et le rapport de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques technologiques.
Enfin il convient de rappeler que la "votation" a eu lieu le 7 juin dernier en Suisse. Le texte proposé aux suffrages de nos voisins se trouve en annexe. Il interdisait de fait toute activité dans le domaine des biotechnologies, y compris la recherche médicale. Il a été repoussé par 65 % des votants.
Le moment me semble d'autant plus favorable pour présenter ces réflexions que la Conférence de citoyens, qui a représenté une innovation capitale dans le développement du débat démocratique sur un sujet scientifique, vient de s'achever. On en trouvera le texte final en annexe.
On peut d'ores et déjà noter quelques points très importants du texte élaboré par les Citoyens.
Ainsi celui-ci insiste-t-il sur le principe de précaution à respecter lorsque la santé humaine ou l'environnement est en cause, tout en reconnaissant que le risque "zéro" n'existe pas. Une meilleure information du consommateur est aussi souhaitée, notamment grâce à un étiquetage clair, la traçabilité et la séparation des filières. Le souhait d'une information claire sur le produit consommé est également exprimé, ainsi que le désir que soit précisée la notion de seuil.
Il faut noter que le panel, comme d'ailleurs les acteurs de la filière ou les experts, s'est divisé sur le point de savoir s'il convenait de proposer un moratoire ou de juger au cas par cas, comme l'a proposé le gouvernement en novembre 1997, en assortissant les autorisations à la mise en place d'un système de biovigilance. Le panel a en outre proposé la modification de la prise de décision d'autorisation ou de mise en culture en donnant à des représentants de la société le pouvoir d'évaluer l'opportunité de la mise en culture de plantes transgéniques.
Il a également souhaité que des modifications législatives précisent les responsabilités de l'obtenteur, du vendeur de semences et des autres acteurs de la filière et instaurent dans la loi la traçabilité des plantes et des produits.
Ayant établi ces règles de précautions, le panel n'a absolument pas rejeté l'intérêt des plantes transgéniques. Il a ainsi formulé un avis proche de celui émis par les Suisses lors de la récente "votation" sur les biotechnologies.
Il a notamment demandé que des moyens publics soient mobilisés pour la recherche, percevant ainsi les fantastiques enjeux du développement des sciences du vivant dans les prochaines décennies. Il a toutefois souhaité que les constructions transgéniques de deuxième génération correspondent aux attentes du consommateur et ne se limitent pas à des transferts de gènes de résistance à des herbicides ou à des insectes.
Ils ont enfin insisté sur la nécessité d'une coordination européenne et internationale pour éviter que le développement des biotechnologies ne se transforme en guerre économique ou en instrument de pouvoir de quelques firmes multinationales.
Pour le reste, la préparation du travail que je soumets à l'Office a suivi un cours assez classique.
J'ai effectué un cycle d'auditions privées au cours desquelles j'ai rencontré plus de deux cents personnes. J'ai adopté comme règle de recevoir quiconque m'en ferait la demande afin de permettre au maximum de personnes et aussi de groupements de pouvoir se faire entendre. Je continuerai ces auditions avant de publier la deuxième partie du rapport.
J'ai effectué également un certain nombre de missions à l'étranger : Autriche, Suisse et Etats-Unis, déplacements fort riches d'enseignements qui m'ont permis de me rendre compte de la diversité des approches dans ces différents pays.
Enfin, j'ai organisé des auditions publiques les 27 et 28 mai derniers.
Au cours de celles-ci ont été entendus tous les ministres concernés par cette question : M. Claude Allègre, ministre de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie, M. Bernard Kouchner, secrétaire d'Etat à la santé, Mme Marylise Lebranchu, secrétaire d'Etat aux petites et moyennes entreprises, au commerce et à l'artisanat, M. Louis Le Pensec, ministre de l'agriculture et de la pêche, Mme Dominique Voynet, ministre de l'aménagement du territoire et de l'environnement.
Des "tables rondes" publiques et contradictoires ont également eu lieu pendant ces auditions publiques des 27 et 28 mai. Une nouvelle fois leur vertu singulière s'est vérifiée : elles ont permis que soient discutées un certain nombre de controverses face à face et non pas par organes de presse voire par manifestes interposés, avec tous ce que ces moyens d'expression apportent en termes de réduction et de caricature des positions.
Je ferai un exposé sur l'ensemble des techniques des biotechnologies en introduction de la deuxième partie du rapport. Le schéma suivant donnera une idée assez complète des technologies utilisées pour effectuer des transferts de gènes chez les plantes.
Il faut être conscient du fait que les biotechnologies s'inscrivent dans l'histoire multimillénaire de l'action humaine pour d'abord apprivoiser la nature puis la mettre à son service.
L'exemple du maïs est à cet égard singulièrement éclairant.
L'histoire de cette plante est en effet étroitement liée à l'histoire de l'humanité.
Né il y a certainement 7 000 ans sur les hauts plateaux du Mexique et du Guatemala, il est devenu l'aliment indispensable des hommes de ces pays. Il est introduit en Europe en 1494.
L'ancêtre du maïs est certainement le téosinte qui présente des différences importantes par rapport au maïs : tige ramifiée, épi de très petite taille, petit nombre de grains par épi... Un épi de maïs mesurait environ 2,5 cm il y a 7 000 ans, 10 cm au début de l'ère chrétienne. Aujourd'hui, il peut dépasser 30 cm.
Pour arriver à ce résultat les agriculteurs ont sans relâche pratiqué une sélection en choisissant comme semences les grains portés par les plus belles plantes, sur les plus beaux épis et dont les rendements et les qualités étaient les meilleurs. L'utilisation des techniques d'hybridation a permis de créer des plantes très vigoureuses. Mais cette méthode restait encore assez empirique. Ce sont les biotechnologies qui vont permettre d'effectuer de façon encore plus rationnelle des progrès, dans la grande lignée du développement des techniques d'amélioration des plantes.
Comme l'a relevé le panel de citoyens, les cultures de plantes transgéniques sont devenues un enjeu économique primordial tout en suscitant des interrogations majeures. C'est tout le paradoxe de cette étude puisque votre rapporteur doit à la fois répondre aux légitimes interrogations que se posent nos compatriotes, alors qu'une technologie nouvelle envahit l'agriculture et l'industrie agro-alimentaire, mais aussi cerner les enjeux économiques des biotechnologies.
Je ferai donc un certain nombre de recommandations immédiates qui correspondent à mes convictions après les différents cycles d'auditions d'acteurs de la filière, d'experts ou de citoyens.
Cette succession d'événements, qui se sont notablement accélérés depuis, le mois de juin m'a incité à communiquer au plus vite mes réflexions sur ce sujet à l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques.
Je réserverai pour la deuxième partie du rapport le premier bilan du processus de biovigilance qui s'est mis en place. Je ferai également à ce moment des recommandations plus précises sur la coordination européenne et internationale qui concerne l'Union européenne, l'O.N.U., l'O.M.C., l'O.M.S. et la F.A.O.
Chapitre Premier : Les cultures de plantes transgéniques sont devenues un enjeu économique primordial
L'enjeu économique mondial des plantes transgéniques se marque, après une phase d'essais, par le développement des cultures en plein champ au niveau mondial, par l'importante activité des entreprises présentes sur ce marché, par la croissance des problèmes commerciaux internationaux et par le problème de la situation des pays en voie de développement. Cet essor des plantes transgéniques pose également le problème du devenir de l'agriculture.
A - Des essais au champ aux cultures en plein champ
La situation actuelle est caractérisée par l'essor des cultures transgéniques dans le monde et par les hésitations de la France. Il convient donc sans tarder de se fixer des objectifs à long terme.
a - L'essor des cultures transgéniques
L'enjeu économique des cultures transgéniques se traduit par l'évolution qui a affecté ce secteur depuis 1986 où on est passé des essais aux cultures en plein champ.
Pendant la période 1986-1997 ce furent à peu près 25 000 essais en champ portant sur plus de soixante espèces de végétaux qui ont été conduits dans 45 pays, dont la France. Le rythme de ces essais s'est considérablement accéléré dans les deux dernières années de la période. En effet sur ce total de 25 000 essais, 15 000, soit 60 %, ont été menés sur les dix premières années, de 1986 à 1997, et 10 000, soit 40 %, dans les deux dernières années, 1996-1997. C'est aux Etats-Unis et au Canada que ces essais ont été les plus nombreux : 72 % du total. Notre pays a eu une activité très importante dans ce domaine puisque la Commission du génie biomoléculaire (C.G.B.) a autorisé de 1986 à 1996 la réalisation de plus de 3 000 essais (386 dossiers). Ces chiffres montrent bien, qu'à l'inverse de ce qu'affirment les détracteurs des biotechnologies des plantes, des essais en plein champ sont effectués depuis plus de dix ans. Ils montrent également que les commissions qui ont pris des décisions d'autorisation de mise en culture en France, en Europe, aux Etats-Unis et au Canada ont bénéficié d'un retour d'expérience leur permettant d'évaluer les risques en matière de santé ou d'environnement.
Les plantes les plus utilisées pour ces essais ont été : le maïs, la tomate, le soja, le colza, la pomme de terre et le coton. Les modifications introduites dans ces plantes ont concerné le plus fréquemment : la tolérance aux herbicides, la résistance aux insectes, l'amélioration de la qualité et la résistance à des virus.
La République populaire de Chine a été, en 1990, le premier pays à commercialiser une plante transgénique, un tabac résistant à une virose. En 1994 la société américaine Calgene a obtenu la première autorisation pour commercialiser une tomate transgénique, appelée "FlavrSavr", conçue pour présenter une résistance plus importante au phénomène de pourrissement.
En 1996, la superficie totale de cultures de plantes génétiquement modifiées s'élevait à 2,8 millions d'hectares et en 1997 à 12,8 millions d'hectares, soit une multiplication par 4,5.
On note sur ce tableau la part prépondérante des Etats-Unis à la fois en valeur absolue et relative, ce pays augmentant encore cette dernière en 1997. La progression du Canada est aussi importante, de 4 à 10 % du total. Les chiffres concernant la Chine indiquent une progression assez faible d'une année sur l'autre alors que le niveau de départ était assez élevé. Les informations se font assez rares sur ce pays et ne sont peut-être pas très fiables. Mais malgré ces incertitudes, toutes les indications révèlent que ce pays a pris de façon résolue le tournant des cultures de plantes génétiquement modifiées.
Hors la situation de l'Australie et du Mexique qui ne paraît pas encore significative, le cas de l'Argentine est très intéressant. En effet celui-ci montre que ce grand pays agricole, qui fait partie des "pays émergents", semble avoir résolument fait le choix des cultures transgéniques. Ce sera certainement dans le futur un redoutable concurrent sur les marchés agricoles mondiaux. Autre enseignement très important de ce tableau : l'absence totale de l'Europe qui est pourtant une des grandes puissances agricoles de la planète et qui devrait aspirer à le rester...
Les perspectives pour 1998 estiment à environ 26 millions d'hectares les superficies occupées par les cultures transgéniques dans le monde et à environ 60 millions d'hectares les mêmes superficies en 2000. Il s'agit donc là d'une perspective de croissance très rapide, et ce, d'autant plus que les plantes de deuxième génération améliorant les capacités de résistance aux virus, les qualités gustatives ou nutritionnelles sont à un stade d'élaboration très avancé.
Selon ces projections, l'ensemble de l'Amérique du Nord reste encore, et de façon massive, prépondérante dans le total mondial, l'Asie supplantant par contre l'Amérique latine. L'Europe reste complètement étrangère à ce mouvement mondial et ne parvient à apparaître, de façon fort timide, qu'en 2000 et avec un pourcentage parfaitement insignifiant. C'est sans doute la conséquence des interrogations qui demeurent chez les consommateurs dans la mesure où aucun débat public n'est venu les éclairer sur les enjeux des biotechnologies. C'est aussi la conséquence de l'affrontement entre industriels et associations opposées aux O.G.M. Ces chiffres m'inquiètent pour l'avenir de l'Europe en tant que grande puissance agricole si les questions qui se posent aujourd'hui ne sont pas rapidement tranchées. L'Europe est inexistante sur ces marchés du futur.
Concernant les plantes les plus couramment modifiées, on peut noter qu'une évolution s'est produite entre 1996 et 1997.
En 1996, le tabac était la principale culture transgénique et représentait 35 % du total, soit 1 million d'hectares, suivi par le coton (27 % du total et 0,8 million d'hectares), et le soja (18 % du total), le reste étant représenté par le colza (5 %), les tomates (4 %), les pommes de terre (moins de 1 %).
Par contre en 1997, les positions ont quelque peu évolué puisque c'est le soja transgénique qui occupe la première place avec 40 % de la surface suivi par le maïs (25 % des superficies), le tabac (13 %), le colza (10 %), le coton (11 %) et enfin les tomates (1 %).
Les perspectives pour 1998 seraient de 15 millions d'hectares en 1998 pour le soja, d'un peu plus de 8 millions d'hectares pour le maïs, d'environ 2,5 millions d'hectares pour le coton et le colza, les espèces potagères représentant environ 0,5 million d'hectares.
Dans toutes ces perpectives c'est l'Amérique du nord qui se taille la part du lion et qui pérennise sa prépondérance.
Cette situation m'apparaît extrêmement préoccupante.
Elle peut signifier à terme la complète disparition de nos pays d'Europe de l'Ouest comme grands fournisseurs mondiaux de produits agricoles. Cette conjoncture est d'autant plus inquiétante à un moment où tous les experts mondiaux prévoient une croissance de la pénurie de nourriture face à l'augmentation de la population de la planète. Je crains en effet très fortement que les réticences européennes envers les plantes transgéniques ne constituent qu'une bataille d'arrière-garde qui risque de donner les résultats de tout combat de ce type, à savoir le sacrifice et l'anéantissement de la dite arrière-garde.
Ce qui est aujourd'hui choquant n'est pas l'interrogation du consommateur. Il appelle à la prudence puisque certains lui affirment que des risques demeurent. C'est l'incertitude de l'Union européenne qui est préoccupante. En effet, celle-ci est tétanisée, incapable de décider en matière d'importations, d'information du consommateur, d'autorisation de mise en culture alors que les Américains se sont lancés comme des "bulldozers" dans les cultures du soja ou du maïs dans le Middle-West. Car il n'y a en effet qu'une alternative : ou il y a risque et il faut s'opposer avec détermination, ou il n'y en a pas et il faut fixer très vite les objectifs à atteindre.
Les modifications opérées par transgenèse sur les végétaux avaient pour but, en 1997, de les rendre auto-résistants aux virus pour 40 % des superficies, aux insectes pour 37 %, aux herbicides pour 23 % et d'améliorer leurs qualités agronomiques, tels que goût ou résistance au pourrissement, pour moins de 1 %.
La situation a également évolué sur ce plan en 1998 dans la mesure où la première modification concerne la résistance aux herbicides (57 % des superficies) suivie par la résistance aux insectes (31 % des superficies) et la résistance aux virus (14 %), les modifications "qualitatives" ne représentant toujours que moins de 1 % des superficies.
Face à ce développement des cultures transgéniques chez nos principaux concurrents sur les marchés agricoles, la France et l'Europe font preuve de beaucoup d'hésitations.
b - Les hésitations de la France
La France présente un caractère paradoxal du point de vue de ce débat.
En effet comme il a été rappelé supra, un grand nombre d'expérimentations ont été autorisées dans notre pays par la Commission du génie biomoléculaire (C.G.B.), lesquelles se sont déroulées sans incident. La France donnait ainsi l'impression, comme cela m'a été confirmé aux Etats-Unis lors de ma mission, d'être un pays plutôt "en pointe" sur ce dossier.
C'est sans doute en partie pour cette raison qu'au mois de novembre 1994, la société Novartis, qui s'appelait encore Ciba à l'époque, a déposé dans notre pays un dossier de demande d'autorisation de mise sur le marché pour un maïs transgénique auto-résistant à la pyrale. Après un avis favorable rendu par la C.G.B., la procédure d'autorisation et de notification a débuté devant la Commission européenne. Au terme du déroulement de la procédure européenne, la décision d'autorisation de mise sur le marché était adoptée et notifiée à la France.
C'est à ce moment qu'est intervenu un coup de théâtre.
En effet le 12 février 1997 le gouvernement français de cette époque suspendait la mise en culture de cette variété de maïs en France, sans toutefois en interdire l'importation et la consommation en France. Cette décision dont on peut dire qu'elle était quelque peu incohérente a suscité l'opposition des agriculteurs. En effet ceux-ci notaient, avec quelque raison, qu'on leur interdisait de disposer de ces variétés a priori plus performantes tout en les laissant devoir affronter leur concurrence.
Il allait revenir au nouveau gouvernement issu des élections législatives de 1997 de reprendre ce dossier. Le principe de l'autorisation de culture était pris le 27 novembre 1997.
Le nouveau ministre de l'agriculture, M. Louis Le Pensec, décidait dans un arrêté du 5 février 1998, d'inscrire au Catalogue officiel des espèces et variétés de plantes cultivées en France les trois variétés de maïs transgéniques résistants à la pyrale de la marque Novartis, nouvelle dénomination de la firme Ciba après sa fusion avec Sandoz.
Comme il était précisé dans ce texte, cette inscription n'est valable que pour une durée de trois ans à compter de la date de cet arrêté.
Il me semble que cette décision était de bon sens et qu'il était tout à fait nécessaire de revenir sur la décision inconséquente de février 1997, qui mettait nos agriculteurs dans une position particulièrement difficile.
Cet arrêté de février 1998 a couplé d'une façon qui me semble tout à fait judicieuse l'autorisation donnée à la culture du maïs transgénique à la mise en place d'un système de biovigilance afin d'évaluer la nouvelle situation.
Celle-ci me semble assez naturellement devoir prendre la suite des très nombreuses expérimentations : ce sera ainsi un essai en grandeur réelle qui permettra d'apporter au débat un grand nombre d'importantes d'informations. Il apparaît que cela aura aussi le très grand mérite de sortir d'une certaine forme de débat qui a prévalu jusqu'ici. En effet on ne peut qu'être consterné de voir que, jusqu'ici, ne s'échangeaient de façon presque mécanique entre partisans et adversaires de ces cultures des arguments qui restaient complètement théoriques.
Diverses estimations ont été faites sur l'avenir économique des biotechnologies qui représenteraient un marché de 100 milliards de dollars en 2000 dont 26 milliards pour les médicaments, 16 milliards pour la chimie et 46 milliards pour l'agriculture.
L'importance de ce dernier chiffre est la cause de l'importante activité des entreprises du secteur.
B - L'importante activité des entreprises du secteur
L'importante activité des entreprises du secteur se caractérise par une réorganisation et un développement importants ainsi que par l'essor de petites structures.
a - Une réorganisation et un développement importants des entreprises du secteur
Historiquement ce sont des entreprises chimiques qui les premières se sont intéressées à ce secteur des plantes transgéniques. Ainsi, de ce point de vue, l'évolution de la firme américaine Monsanto est-elle emblématique.
Cette firme, fondée en 1901 sur la production de saccharine, a bâti sa réputation et sa fortune sur la commercialisation mondiale d'un produit herbicide, le glyphosate, bien connu sous sa dénomination commerciale, "RoundUp". Le tournant vers la biologie s'est produit en 1985 avec le rachat de la société pharmaceutique Searle. Depuis une quinzaine d'années, cette firme a investi une somme d'environ deux milliards de dollars dans la création de plantes résistantes à son produit herbicide en utilisant la transgénèse. Depuis le début de 1996, Monsanto a investi deux milliards de dollars supplémentaires, soit environ 11,6 milliards de francs, dans le "genetic engineering".
Depuis 1995, Monsanto a également procédé à des opérations de croissance externe en rachetant un certain nombre de sociétés de biotechnologies comme Calgene, Asgrow et 40 % de DeKalb Genetics. Monsanto a ensuite acquis le contrôle total de cette dernière société en se portant acquéreur des 60 % restants.
Cette croissance dans ce domaine a abouti à la fin de 1996 à la scission de l'entreprise qui a abandonné son métier historique, la chimie, pour se consacrer exclusivement aux "sciences du vivant", la branche "chimie" étant isolée dans une société indépendante cotée en bourse et attribuée à des actionnaires distincts de ceux de Monsanto.
Le dernier événement concernant Monsanto a été, au début du mois de juin 1998, sa prise de contrôle par American Home Products. Cette opération a été motivée par la difficulté qu'éprouvait Monsanto à croître seul du fait des coûts croissants de la recherche dans ce secteur. Ce nouveau groupe entendait dépenser chaque année un milliard de dollars en actions de recherche dans les biotechnologies agricoles. Ce chiffre donne une idée de l'enjeu de ce secteur pour le XXIe siècle.
Cette politique de "recentrage" des entreprises sur les "sciences de la vie" est d'ailleurs devenue courante dans ce secteur.
On peut citer à cet égard l'exemple de Novartis. Cette entreprise est issue de la fusion en 1996 de Ciba-Geigy et de Sandoz. Novartis a immédiatement, comme cela m'a été indiqué lors de ma visite dans cette entreprise, divisée ses activités en trois unités différentes : protection de la santé, nutrition et agrochimie. On peut souligner d'ailleurs que le point commun de ces divisions est l'emploi dans chacune de celles-ci des techniques génétiques.
Du Pont avait de son côté adopté dans un premier temps une attitude plutôt attentiste mais a finalement rejoint ses concurrents. En effet cette firme a racheté à la fin de l'année 1997 une participation de 20 % dans Pioneer Hi Bred ainsi que la société Protein Technologies International. Mais à la différence de Monsanto qui s'est d'abord focalisée sur les plantes résistantes aux insectes (coton) et aux herbicides (maïs), Du Pont s'est concentré sur le développement de végétaux à fort pouvoir nutritionnel pour les animaux ou les êtres humains ou présentant des caractéristiques qui en facilitent la transformation. Il semble que cette firme vise le long terme où l'intérêt principal des plantes transgéniques résidera la création de produits à très forte valeur ajoutée. Le "recentrage" de cette société s'est ainsi marqué par le retrait de sa filiale pétrolière Conoco.
A l'heure où les géants américains de l'agrochimie se battent à coup de millions de dollars pour s'approprier les technologies-clefs des biotechnologies végétales, on ne peut que dresser, en le regrettant beaucoup, un bilan fort mitigé de l'action dans ce domaine de l'industrie française.
En effet, M. Alain Chalandon, directeur de Rhône-Poulenc Agro, m'a lui-même déclaré que son entreprise avait de fait peu développé les organismes génétiquement modifiés. Il a expliqué cette politique par la diminution des crédits de recherche de 1992 à 1997, conséquence de la réforme de la politique agricole commune qui a entraîné une baisse d'activité du secteur. Il a cependant fait observer qu'un nouveau départ avait été pris de façon vigoureuse à partir de septembre 1997.
Concernant Limagrain, M. Alain Catala, directeur du groupe, m'a indiqué que l'investissement était de l'ordre de 50 millions de francs par an dans les biotechnologies, et que ce groupe avait été sur le point de racheter Calgene en 1990. Si on compare ce chiffre avec les futures dépenses du groupe American Home Products rappelées plus haut, on se rend compte, avec une grande inquiétude, que ces sommes ne paraissent pas du tout être à la mesure de l'enjeu des plantes transgéniques du futur.
Il faut noter cependant que Limagrain a créé en partenariat avec la coopérative Pau-Euralis, Sofiprotéol et Unigrains, la société Biogemma.
Biogemma a annoncé à la fin de l'année dernière la création avec Rhône-Poulenc Agro d'une société mixte détenue à parité, Rhobio. L'objectif est d'associer les compétences complémentaires développées par les partenaires. C'est ainsi que Rhône-Poulenc Agro apportera ses compétences dans le domaine de l'identification et de l'insertion des gènes, Biogemma fournissant ses qualifications en matière de semences et de création végétale.
Il semble cependant que les entreprises françaises aient pris conscience de l'importance des biotechnologies végétales même si l'on peut déplorer le retard avec lequel elles mettent en place les structures adéquates. De plus, si l'on compare le niveau des dépenses effectuées avec celles engagées par les groupes américains, les comparaisons apparaissent complètement hors de proportion. Le titre en forme de boutade de la revue "Courrier International" présentant Monsanto comme le "Microsoft" du génie génétique s'impose de façon évidente, ce qui est très inquiétant pour l'avenir, compte tenu de la masse critique de dépenses nécessaires sans cesse croissantes pour rester dans la course aux nouvelles constructions génétiques.
Une certaine inadaptation des structures des entreprises françaises tient au fait que ce sont les petites structures qui paraissent amener le progrès en la matière.
b - Le développement de petites structures
On assiste dans ce domaine à un phénomène qui n'est pas sans rappeler l'explosion des petites sociétés informatiques il y a vingt-cinq ou trente ans. Il y a en effet actuellement, essentiellement aux Etats-Unis, dans ce domaine une multiplication des petites entreprises. Celles-ci sont créées sur des idées à l'initiative de chercheurs. Mais des structures plus importantes comme les Universités sont également parties prenantes dans ces créations, comme j'ai pu le voir en visitant un certain nombre de celles-ci au cours de ma mission aux Etats-Unis.
En effet, ces Universités, à l'exemple de l'Université d'Etat de l'Iowa, fonctionnent comme structures d'accueil en mettant à la disposition des petites entreprises non seulement des bâtiments, mais aussi tout un ensemble de services comme secrétariat, personnel de gestion, matériel informatique... et aussi assistance juridique, dans la perspective de prise et de défense de brevets. Ces "incubateurs" d'entreprises favorisent les transferts de technologie.
Mais ces Universités sont aussi des acteurs de la recherche dans la mesure où elles parrainent la création dans leur sein de sociétés dites start up. C'est ainsi qu'à l'Université de l'Etat de Caroline du Nord que j'ai visitée, deux ou trois de ces petites sociétés sont créées par an, avec deux personnes à temps plein pour les aider. Cette Université dispose de sommes variant de plusieurs millions à plusieurs dizaines de millions de dollars en provenance de l'exploitation des brevets déposés par l'Université, pour aider des projets.
Ces sommes ne sont certes pas très importantes mais, ainsi que l'a fait remarquer M. Alain Coléno, aux Etats-Unis on obtient facilement du capital. M. Alain Coléno a bien marqué les différences de conception entre les Etats-Unis et la France concernant ces sortes d'entreprises. Ainsi, outre Atlantique, la rémunération du ou des créateurs de l'entreprise est faite par le prix de sa revente en cas de succès. Les prix peuvent alors atteindre des sommets compte tenu de la concurrence des grandes entreprises qui sont perpétuellement à l'affût de procédés innovants. Un autre mouvement facilite grandement la naissance et le fonctionnement de ces structures : c'est le financement direct par les grandes entreprises. En effet, comme l'a fait observer M. Claude Fauquet, les grandes entreprises trouvent là une liberté d'esprit et, par conséquent de créativité intellectuelle, qui leur fait parfois défaut, compte tenu de leur taille. Elles font ainsi en quelque sorte des paris parfois couronnés de succès, parfois perdus, sur d'éventuelles découvertes.
On peut penser que ce système donne de bons résultats en créant une atmosphère propice à la créativité et à l'inventivité. Les réussites américaines en la matière peuvent tout à fait donner matière à réflexion aux Européens et à notre pays en particulier même s'il ne convient évidemment pas de transposer tel quel, ces mécanismes. Il convient cependant de noter, comme l'a fait M. Alain Coléno, que la dimension "création d'emplois" n'est pas du tout présente aux Etats-Unis alors qu'en France, l'accent est mis sur la création d'entreprise à long terme avec des créations d'emplois stables et la recherche de prêts bancaires. Aux Etats-Unis la longévité de ces petites entreprises est assez souvent brève : après avoir fait une découverte et l'avoir brevetée, ces petites entités sont disputées entre les grands groupes et absorbées par l'un d'entre eux.
Nous évoquerons plus loin les récentes mesures d'ordre juridique, fiscal et social que le ministre de la recherche vient de proposer afin d'obvier à une partie des défauts du système français dans ce domaine.
Cette différence de développement entre les Etats-Unis et l'Europe est certainement à la base du problème existant dans ce domaine dans les relations économiques internationales.
C - Le problème des relations économiques internationales
L'irruption sur le marché des biotechnologies agricoles s'est faite au moment où le libéralisme en matière d'échanges commerciaux internationaux est devenu, à la suite notamment des accords de Marrakech de 1992, le modèle extrêmement dominant des relations internationales. Cette évolution a été symbolisée par le remplacement du G.A.T.T. hérité des années d'après-guerre par l'Organisation mondiale du commerce (O.M.C.). Il faut noter que le libre échange est devenu le système régnant quasiment sans partage. On peut en effet observer que se rallie à lui un nombre croissant de pays, que ce soit ceux de l'est de l'Europe ou ceux, de plus en plus nombreux, qui se lient par des pactes régionaux de libre échange, comme le MERCOSUR en Amérique latine ou l'ALENA entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique.
L'autre trait caractéristique de la situation est, c'est bien connu, le développement de la mondialisation et la globalisation de l'économie. Sans conteste, les coûts des programmes de recherche et leur durée exercent une influence puissante et croissante dans ce sens. En effet il devient absolument indispensable de pouvoir vendre les produits finaux sur la plus grande échelle possible pour rentabiliser les investissements.
Il se trouve que les groupes américains, comme Monsanto ou Du Pont, et internationaux comme Novartis, ont commencé dans les toutes dernières années à recueillir les fruits des investissements effectués pour certains d'entre eux voilà plus de quinze ans dans les biotechnologies agricoles et dans la réalisation de plantes transgéniques. Comme on l'a vu précédemment, ces plantes sont maintenant cultivées à grande échelle et les premières sont arrivées en Europe par bateaux entiers à la fin de l'année 1996 et au début de 1997, déclenchant les problèmes que l'on connaît.
Au niveau global, la mise en place de nouvelles règles du jeu, en particulier à travers l'Organisation mondiale du commerce, dessine le nouveau cadre dans lequel va se situer l'agriculture internationale. Au sein de cette nouvelle organisation, les objectifs sont de libérer le commerce des produits et de surmonter les obstacles au protectionnisme en matière de produits agricoles.
Il est indéniable que l'entrée des produits issus de plantes transgéniques entraîne un certain nombre de difficultés commerciales. Celles-ci ne sont pas liées à un désir de la part d'un certain nombre d'Etats européens, dont la France, de se protéger derrière des barrières non tarifaires, prohibées par l'O.M.C. Il s'agit en effet d'une approche différente de l'appréciation du risque éventuel présenté par des produits nouveaux, au moins dans leur processus d'élaboration.
Certes les consommateurs américains ont accepté la mise sur le marché des aliments issus de plantes transgéniques, mais il n'en est pas de même de la part des consommateurs d'un certain nombre de pays européens.
Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser des interrogations suscitées par ces plantes transgéniques mais il est de la responsabilité d'un homme politique de tenir compte des réticences envers ces produits. Cette affaire peut être, à mon sens, rapprochée du contentieux également existant entre l'Europe et les Etats-Unis concernant la viande de bovins ayant fait l'objet d'injections d'hormones de croissance ou de la réticence des Américains à acheter des fromages au lait cru. Les mêmes mécanismes ont produit et produisent dans ces deux affaires les mêmes réactions.
Il faut rappeler que, juridiquement, la surveillance des produits est fondée sur des réglementations nationales, sur des directives européennes et sur le code de l'Organisation mondiale du commerce ; tous ces textes devant naturellement concourir à assurer la sécurité des consommateurs.
L'Organisation mondiale du commerce a choisi de se référer aux textes établis par le Codex alimentarius, organisme commun à la Food and Agriculture Organization (F.A.O.) et à l'Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.). Le Codex alimentarius a longtemps édicté des recommandations en matière de sécurité alimentaire que les pays dépourvus de législation propre pouvaient reprendre à leur compte. Depuis la création de l'O.M.C., le Comité conjoint pour l'hygiène des aliments du Codex alimentarius, situé à Washington et très influencé par les Etats-Unis, est en fait devenu le lieu de débats scientifiques sous-tendus par les questions de rapports de force commerciaux.
En fait la création de l'O.M.C. a considérablement modifié la situation.
En effet, vouée à la défense de la liberté du commerce, cette organisation combat toutes les limitations d'importations ou de vente des produits. Elle s'appuie sur le système en vigueur aux Etats-Unis selon lequel s'il n'est pas démontré qu'il existe des risques de toxicité pour des produits, ceux-ci sont réputé sûrs pour les consommateurs. La philosophie explicite de ce système est que les fabricants de denrées alimentaires sont responsables devant les consommateurs et que la sanction du marché et la concurrence sont des enjeux suffisants pour imposer de ce fait un niveau de qualité élevé. Les pouvoirs publics ne doivent donc pas, dans ce schéma, intervenir sinon en cas de problème avéré, mais a posteriori. Ce système a été transposé au niveau de l'O.M.C. Cela implique donc que si un pays veut prendre une mesure de limitation d'importation ou de vente d'un produit, il devra, s'il ne veut pas risquer d'être sanctionné pour "protectionnisme", prouver que celui-ci est constitutif d'une réelle menace pour la santé publique.
Cette situation illustre le fait que les Américains donnent la priorité aux mesures correctives a posteriori alors que la plupart des pays européens sont plutôt en faveur de mesures préventives. La récente crise de la "vache folle" a conforté le tenants de cette position. C'est cette différence d'approche qui fait que l'attitude européenne n'est guère comprise outre Atlantique. Cette situation engendre naturellement des conflits.
Concernant cette affaire il faut reconnaître que l'O.M.C. ne s'occupe que de litiges. Il serait très hautement souhaitable que des mécanismes de discussion préalables soient mis en place afin de favoriser une entente entre les membres de l'O.M.C. sur un certain nombre de points, et, notamment tous les produits nouveaux à venir qui peuvent poser des problèmes comme les plantes transgéniques. Des scientifiques pourraient d'ailleurs être réunis au niveau mondial et être consultés sur tous ces problèmes de produits nouveaux. C'est la proposition qui a été retenue lors de la rencontre entre M. Lionel Jospin et M. Bill Clinton le 18 juin 1998.
D - Le problème de la situation des pays en voie de développement
Dans le tableau du développement des cultures transgéniques dans le monde on voit qu'un certain nombre de pays dits "émergents", comme la République populaire de Chine, le Mexique ou l'Argentine commencent à apparaître comme importants ou même très importants.
Concernant les pays les plus pauvres du monde, on peut dire, très rapidement, que le discours est considérablement plus important que les réalisations concrètes, même si celles-ci ne sont pas inexistantes.
Les problèmes des pays les moins avancés de la planète sont assez souvent mis en avant par le discours résolument favorables aux plantes génétiquement modifiées.
En effet on présente ces dernieres comme la future panacée qui permettra d'apporter une solution présentée comme définitive au problème de la faim dans le monde. Certains éléments de ce discours me semblent devoir être pris en grande considération tel, par exemple, celui insistant sur le problème de la raréfaction des surfaces arables et de la déforestation dans ces pays, deux phénomènes tout à fait inquiétants pour ses conséquences au niveau mondial.
Mais il y a un contraste assez saisissant entre ce discours et la pauvreté des réalisations concrètes en faveur de ces pays. En effet, jusqu'à présent les variétés végétales transformées génétiquement sont, très majoritairement, des variétés de pays industrialisés pour répondre à des problèmes spécifiques de ces derniers. En effet on ne m'a cité aucune recherche sur les modifications permettant à des plantes de mieux résister à la sécheresse ou à la salinité.
Des actions existent néanmoins. Il faut tout d'abord saluer l'action menée par l'O.R.S.T.O.M. en France, à Montpellier, et au sein du laboratoire mixte de l'I.L.T.A.B. établi en Californie. Ainsi M. Claude Fauquet, directeur de recherches à l'O.R.S.T.O.M. et codirecteur de l'I.L.T.A.B., m'a-t-il fait part des travaux réalisés sur le manioc, en tenant compte du fait que 600 millions de personnes consomment cette plante dans le monde.
Les grandes firmes internationales du secteur font également quelques efforts même s'il convient de rester vigilant sur leurs discours en la matière. Ainsi Novartis a-t-il mis à la disposition du Centre international du maïs et du blé (C.I.M.M.Y.T.) une souche de maïs transgénique autorésistant à la fusariose. Monsanto a de son côté effectué un transfert de technologie concernant un riz modifié au profit de l'Institut international de recherche sur le riz (I.R.R.I.). Cependant malgré ces quelques actions, M. Ismaël Serageldin, vice-président de la Banque mondiale que j'ai rencontré lors de ma mission aux Etats-Unis, a déploré la grande insuffisance des transferts de technologie dans ce domaine entre les pays industrialisés et les pays les plus pauvres de la planète.
Concernant ces pays, il sera aussi nécessaire de réfléchir à certaines finalités de la réalisation de plantes transgéniques dans les pays industrialisés dans la mesure où un certain nombre de constructions aboutiront à des substituts de produits actuellement importés des pays pauvres. On peut penser comme exemple aux recherches menées pour faire produire des acides gras saturés à chaîne courte ou moyenne à des colzas poussant dans les pays du nord pour en substituer les huiles à celles importées actuellement des pays tropicaux.
E - Le devenir de l'agriculture
Même si mes interlocuteurs se sont partagés sur le point de savoir si l'avènement des plantes transgéniques constituaient une révolution ou seulement une innovation supplémentaire dans la chaîne multi-millénaire de l'amélioration des plantes, il ne fait cependant aucun doute que l'agriculture risque d'être assez profondément modifiée.
Une question importante est de savoir quelle sera dans le futur la place relative des agriculteurs et de l'industrie agrochimique. Celle-ci devrait sans doute prendre encore plus d'importance dans l'avenir et ce, d'autant plus, que la brevetabilité croissante des techniques et des constructions génétiques "verrouillera" encore davantage la situation. On peut penser que l'agriculteur, par contraste, devrait voir encore se rétrécir sa marge de liberté et d'initiative, ayant par contre en compensation, à fournir moins de travail et en obtenant de meilleurs résultats financiers, à moins qu'un nouvel équilibre à la baisse des prix mondiaux ne s'institue, ce qui aurait comme seule conséquence de favoriser l'agriculture intensive.
Cette tendance risque de se heurter, au moins en Europe, aux nouvelles orientations qui pourraient être assignées à l'agriculture, c'est-à-dire une moindre vocation productiviste que par le passé. A cet égard, le ministre de l'agriculture, M. Louis Le Pensec, a estimé lors des auditions publiques, que "la simple résistance de futures plantes transgéniques à un herbicide n'était pas un avantage suffisant".
L'arrivée des plantes transgéniques devrait également avoir tendance à rendre plus difficile l'existence de l'agriculture biologique compte tenu notamment des problèmes de flux de gènes que nous examinerons plus loin. Mais le problème devrait aussi se poser en matière de fourniture de graines à destination de cette forme d'agriculture.
Il deviendra en effet difficile de garantir le caractère non transgénique compte tenu de ces flux de gènes et aussi des problèmes de transport, comme la mésaventure de deux agriculteurs du sud-ouest de la France me l'a montré.
Ceux-ci sont des agriculteurs produisant du soja selon le cahier des charges de l'agriculture biologique. Ces personnes ont exporté leur soja en République fédérale d'Allemagne où il a été transformé en tofu. La législation en vigueur dans ce pays impose l'absence de produits transgéniques dans les produits "bio". Or il est arrivé qu'une analyse utilisant la technique de PCR a révélé la présence d'A.D.N. modifié dans ce tofu. Il a donc été refusé, les deux agriculteurs devant reprendre la marchandise et payer les frais de toutes les analyses et contre-analyses effectuées sans préjudice d'autres frais. Il semble dans cette affaire que les semences américaines qui leur ont été vendues à l'origine devaient comporter, à l'insu de tous les échelons commerciaux, un très petit nombre d'éléments transgéniques mais suffisant pour être détecté par les contrôles.
Cette affaire pose le problème de la responsabilité des obtenteurs et des utilisateurs d'organismes génétiquement modifiés lorsque, au delà de l'affaire de ce soja, les cultures de semences et de plantes ne sont pas isolées et peuvent donner lieu à des croisements non recherchés.
Le projet de loi d'orientation agricole devra trancher sur la place des organismes génétiquement modifiés dans "une agriculture sur tout le territoire, plus soucieuse de l'environnement qui doit produire les matières premières compétitives et de qualité pour les filières alimentaires et non alimentaires".
Chapitre II : Les interrogations majeures suscitées par les plantes transgéniques
Au terme des multiples auditions conduites sur ce thème, il est patent que deux interrogations majeures sont suscitées par ces plantes. Il est tout à fait nécessaire de prendre en compte ces inquiétudes, bien légitimes. Le panel des Citoyens a bien appréhendé ces craintes et ces interrogations. C'est sans doute cette prise en compte qui conditionnera l'acceptation des plantes transgéniques par nos compatriotes.
La première de ces questions concerne la santé humaine et la seconde les conséquences éventuelles sur l'environnement. L'examen de ces deux questions amènera à se demander quelle réglementation appliquer à ces plantes.
A - Santé humaine et plantes transgéniques
Avant d'évoquer les questions qui se posent dans ce domaine, présence de gènes marqueurs de résistance à des antibiotiques, éventuelles toxicité et allergénicité de ces plantes, il convient de noter leurs possibilités très importantes en terme de maintien ou même d'amélioration de la santé humaine. Enfin on examinera la question de la biovigilance dans ce domaine.
a - Des plantes aux très grandes possibilités dans les constructions génétiques de deuxième génération
Les possibilités des plantes transgéniques pour le maintien ou l'amélioration de la santé humaine sont de deux ordres. Elles concernent soit l'obtention d'aliments de meilleure qualité, soit la possibilité de production de médicaments.
- L'obtention d'aliments de meilleure qualité : du soja fou au soja miracle ?
Les travaux sur l'amélioration des caractéristiques alimentaires des plantes sont encore assez récents mais sont certainement porteurs de leur avenir à long terme.
Il s'agit en effet d'aller bien au delà de conférer une résistance à des parasites ou même par exemple d'améliorer la conservation, cette dernière possibilité étant cependant évidemment loin d'être négligeable pour accroître les délais de consommation des aliments. Il convient cependant de noter qu'une plante transformée comme le maïs Bt de Novartis, tolérant à la pyrale, présente déjà des avantages pour les consommateurs dans la mesure où les perforations des insectes facilitent l'installation de fusarioses produisant des substances toxiques pour les humains.
Au delà, l'objectif est de modifier la composition même des plantes afin de leur donner soit une composition nutritionnelle nouvelle, soit des caractères leur permettant de mieux s'adapter aux transformations agro-alimentaires.
Si ces développements commencent à être courants concernant les produits pour l'alimentation animale, ils sont en grande partie encore au stade de la recherche pour l'alimentation humaine.
On peut néanmoins citer un certain nombre d'exemples de ces plantes.
Ainsi sont actuellement développées par les firmes Monsanto et AgrEvo des pommes de terre transgéniques dont la teneur en amidon est plus élevée que la normale et celle en eau plus réduite. L'intérêt présenté par cette modification réside dans le fait que pendant la friture, l'huile se substitue à l'eau pendant la cuisson. Une moindre teneur en eau des légumes entraînera une moindre absorption d'huile ce qui permet finalement d'obtenir des pommes de terre frites moins grasses.
De même, j'ai pu me rendre compte lors de ma mission aux Etats-Unis, des travaux effectuées par la firme Du Pont sur le soja.
Il s'agit dans ce cas d'augmenter la teneur en acides gras monoinsaturés en la multipliant par quatre environ pour obtenir une proportion de cet acide supérieure à ce qu'elle est dans l'huile d'olive pourtant réputée pour ses qualités pour la santé humaine et de réduire la teneur en acide a-linolénique. Cela permettra d'éliminer l'indispensable hydrogénation chimique de l'huile normale, responsable de la production d'acides gras trans, utilisée pour obtenir un produit moins fluide et moins oxydable. L'ensemble de ces caractéristiques apparaît très bénéfique pour les personnes exposées au risque de troubles cardio-vasculaires.
Concernant aussi le soja, cette firme travaille à éliminer complètement par génie génétique les facteurs antinutritionnels présents dans cette plante qui perturbent la digestion humaine. Le soja fou serait-il devenu le soja miracle ?
Du Pont travaille aussi sur le colza afin de produire par transgénèse une plante qui permettra de produire une huile enrichie en acide oléique et à faible teneur en acide a-linolénique pour consommation en tant qu'huile de table et utilisation par l'industrie agro-alimentaire. Cela signifie que les firmes cherchent à fabriquer des huiles à meilleures qualités nutritionnelles.
Les responsables de Du Pont m'ont défini de façon lapidaire mais significative les objectifs de ces transformations : parvenir par transgénèse à éliminer tout ce qui dans les plantes est défavorable à la santé humaine et faire augmenter la proportion de tous les éléments favorables.
Dans cette voie on fera remarquer que la transgénèse sera peut-être un moyen de diminuer l'allergénicité d'un aliment, ce qu'a réalisé, au moins en partie, une équipe japonaise sur un allergène majeur du riz.
- La production de médicaments par les plantes : de l'hémoglobine dans le tabac ?
Dans les années récentes l'opinion publique a été, à juste titre, frappée par les drames occasionnés par la transmission du virus du sida et des hépatites B et C par des lots de protéines purifiées élaborées à partir de sang, de placentas ou de divers tissus humains qui se sont avérés être contaminés. On se souvient également des problèmes posés, il y a plus longtemps, par l'insuline fabriquée à partir d'organes de porcs avant qu'elle ne soit élaborée par des bactéries recombinées par génie génétique.
Les plantes transgéniques permettent en effet de synthétiser des protéines complexes comme l'hémoglobine, celle-ci par exemple dans des plants de tabac génétiquement modifiés. Des anticorps monoclonaux pour la lutte anticancéreuse peuvent également être produits dans des tabacs transgéniques. De l'albumine est également susceptible d'être exprimée par des tabacs ou des pommes de terre transgéniques.
En matière de sécurité pour la santé humaine, les plantes offrent des garanties maximales puisqu'elles sont dépourvues d'agents pathogènes dangereux pour les êtres humains. Elles permettent ainsi d'éviter tout risque de contamination par des virus capables d'entraîner des infections chez l'homme.
Une autre possibilité pourrait s'avérer extrêmement intéressante, notamment pour les pays en voie de développement : faire produire des substances vaccinales dans des légumes ou des fruits pouvant être consommés crus. Cette possibilité existe déjà pour la banane, le problème restant à résoudre étant celui du contrôle des doses absorbées. Il est certain que ces projets n'en sont encore qu'à leurs premiers balbutiements et qu'ils devront être validés avant d'être généralisés. Mais la faisabilité technique de l'incorporation du vaccin dans ce fruit a été prouvée.
On se rend compte avec ces quelques exemples que les plantes transgéniques auront certainement un impact positif très fort sur la santé humaine, tout en ne se cachant point que des questions se posent actuellement.
b - Le problème posé par la présence de gènes marqueurs de résistance à des antibiotiques
La présence d'un gène marqueur de résistance à l'ampicilline dans la première plante autorisée à la culture en France, le maïs Bt de Novartis, a nourri les interrogations sur une éventuelle transmission de la résistance à cet antibiotique aux bactéries du tube digestif des animaux et de l'homme.
Ce problème existe du fait des techniques de modification génétique des plantes.
En effet, celles-ci comportent plusieurs étapes.
La première est la fabrication par des techniques de biologie moléculaire du ou des gènes à transférer qui nécessite l'utilisation d'un agent sélectif pour multiplier dans des bactéries les plasmides comportant ces gènes. C'est toujours une résistance à un antibiotique qui est utilisée dans ce cas. Le gène conférant celle-ci est un gène de type procaryote sous le contrôle de son propre promoteur qui est incapable de s'exprimer dans le noyau d'une cellule d'eucaryote animal ou végétal.
La seconde est l'intégration dans un génome de plante du ou des gènes ainsi préparés. Celle-ci étant un phénomène rare, une étape de sélection des plantes transformées avec élimination des végétaux non transformés est indispensable. Le faible taux de transformation oblige à contrôler un grand nombre de plantes, cette vérification ne pouvant se faire ni par contrôle du phénotype attendu ni par analyse. Il faudrait alors tester des milliers de végétaux avant de détecter une plante transformée. Il est donc nécessaire d'associer au gène d'intérêt un autre gène permettant d'opérer une sélection précoce. Pour cela on utilise la résistance à une molécule, en général un antibiotique ou un herbicide. Le gène conférant cette résistance devant s'exprimer dans la plante est, dans ce cas, nécessairement sous le contrôle d'un promoteur de type eucaryote.
La résistance à un antibiotique peut donc être utilisée à deux stades bien distincts du processus d'obtention d'une plante transgénique.
Dans le cas d'un transfert direct, le matériel génétique introduit dans la plante comporte le plasmide entier, c'est-à-dire non seulement le ou les gènes destinés à être exprimés mais également le gène bactérien de résistance à un antibiotique. Tel est le cas du gène bla de résistance à l'ampicilline du maïs Bt 176 de Novartis.
Dans le cas d'une transformation au moyen d'Agrobacterium, seules les séquences d'A.D.N. situées entre deux régions particulières, bordures droite et gauche, sont transférées au noyau de la cellule végétale. Lors de la préparation de l'A.D.N. à transférer, on s'arrange donc pour que tous les gènes bactériens soient en dehors de ces bordures. Ces gènes bactériens ne sont donc pas transférés.
Dans le cas du transfert direct, on sait désormais découper le plasmide afin de limiter le matériel génétique à transférer au(x) seul(s) gène(s) d'intérêt. C'est pourquoi les experts s'accordent à considérer qu'il est désormais possible de se passer des gènes de résistance aux antibiotiques. Cela concerne donc les gènes marqués sous contrôle bactérien et uniquement la première étape du processus d'obtention des plantes transgéniques.
Par contre, il reste nécessaire de disposer de marqueurs de sélection des plantes transformées. Comme on l'a déjà vu, ce peut être une résistance soit à un antibiotique, par exemple l'ampicilline, soit à un herbicide.
Le gène blaTEM-1 , présent dans le maïs Bt de Novartis, code pour l'enzyme béta-lactamase qui inactive l'ampicilline. Les bactéries portant ce gène sont résistantes à l'ampicilline. Dans le processus de transformation du maïs, ce gène est indispensable tout au long des étapes d'isolement du gène Bt et de la préparation de l'A.D.N. transformant, juste avant l'introduction dans le génome de la cellule embryonnaire de maïs. Il permet le repérage et la multiplication à l'identique de la construction génétique au niveau des bactéries.
Il convient de noter que ce gène bla est universellement employé depuis environ une vingtaine d'années par les chercheurs en biologie. A ma connaissance, l'utilisation de ce gène n'a pas entraîné dans ces laboratoires de problèmes particuliers.
D'autres gènes bactériens sont utilisés pour la modification génétique des plantes. On peut citer par exemple le gène "aph3'-2" conférant la résistance à la kanamycine et à la néomycine, le gène "aph3'-3" spécifiant la résistance à l'amikacine, le gène "aad3''-9" entraînant, quant à lui, la résistance à la streptomycine et à la spectinomycine.
Un débat se focalisant sur le gène bla et sur les conséquences pour l'homme de ces sortes de constructions s'est alors institué.
Je vais exposer, en les résumant, les thèses en présence avant de donner mon appréciation sur ce débat.
M. Patrice Courvalin, chef de l'unité des agents antibactériens de l'Institut Pasteur et responsable du Centre national de références sur les mécanismes de résistance aux antibiotiques, a exposé son point de vue à la fois lors des auditions privées et publiques préparatoires à ce rapport mais aussi dans un numéro récent du mensuel "La Recherche".
Je rappellerai seulement, en les résumant, les deux circonstances évoquées par M. Patrice Courvalin au cours desquelles, selon lui, le passage du gène de résistance aux antibiotiques pourrait s'effectuer vers des bactéries.
Il évoque d'abord le transfert de ce gène vers les bactéries du tube digestif des animaux ou de l'être humain.
Dans ce cas, il estime que "la stabilité thermique de l'A.D.N. est telle que dans un certain nombre de cas, les gènes de résistance ne seront pas dénaturés par la préparation que subissent les aliments avant ingestion." Il indique que "les bactéries étant en contact très intime les unes avec les autres, le tube digestif représente un écosystème extrêmement favorable aux échanges génétiques entre bactéries appartenant à des genres très différents. Dans ces conditions, le gène de résistance pourrait être récupéré par transformation par une bactérie naturellement compétente, transmis verticalement à sa descendance lors des divisions cellulaires mais également horizontalement à d'autres micro-organismes."
Le second cas de transfert, d'après M. Patrice Courvalin, "est le passage aux bactéries du sol d'A.D.N. de plantes transgéniques en décomposition, et notamment de leurs racines. Cette éventualité est favorisée par le fait que l'A.D.N., contrairement aux idées reçues [...], est une molécule extrêmement stable dans les sols et que certaines espèces bactériennes telluriques peuvent spontanément et efficacement incorporer de l'A.D.N."
A l'opposé, on évoquera l'opinion de M. Patrick Berche, professeur à l'hôpital Necker (service de bactériologie, virologie, parasitologie, hygiène) qui a fait le point sur ce problème lors de la session plénière de la Conférence de citoyens.
Celui-ci estime que le problème de l'émergence de bactéries pathogènes résistantes à de nombreux antibiotiques est préoccupant à la fin du XXe siècle, les bactéries multirésistantes étant pratiquement exclusivement observées en milieu hospitalier et dans les élevages d'animaux.
Il a estimé que les publications scientifiques les plus sérieuses et les avis de nombreux experts indépendants de l'O.C.D.E., de l'O.M.S. ou de l'Union européenne ont fait apparaître les faits suivants :
- les gènes de résistance aux antibiotiques utilisés dans les plantes transgéniques de première génération sont déjà très largement répandus dans la nature. A titre d'exemple, le gène bla est porté par une souche de colibacilles sur deux. La majorité des êtres humains porte des colibacilles dans leur tube digestif à un taux de 10 à 100 millions par gramme, ce qui fait une excrétion quotidienne de 5 à 50 milliards de colibacilles porteurs de gène bla dans la nature par un individu sur deux ;
- aucun transfert horizontal de gènes depuis les végétaux vers les bactéries n'a été jusqu'ici documenté dans la nature d'après l'ensemble de la bibliographie des travaux publiés : (1) impossibilité de mettre en évidence des gènes de résistance transférés aux bactéries du sol à partir de cultures de plantes transgéniques ; (2) impossibilité de mettre en évidence un transfert dans le sol en ajoutant des bactéries hypertransformables dans le sol et de l'A.D.N. de gènes de résistance ;
- le transfert horizontal de gène de résistance depuis les végétaux vers les bactéries est théoriquement possible avec une probabilité très faible et il existe quelques suggestions indirectes que de tels transferts puissent survenir. Dans les conditions optimales de laboratoire, la fréquence de transfert peut être estimée à environ 1 bactérie receveuse sur 10 puissance 15 à 10 puissance 18, c'est-à-dire une probabilité quasi nulle, à quoi il faut ajouter que les gènes de résistance associés à des plantes transgéniques ne représentent dans le cas du maïs que 1 gène sur 40 000, soit 1/40 000e d'A.D.N. ;
- même si le transfert d'un gène de résistance d'une plante à une bactérie du sol survenait, la très faible pression de sélection du sol ou chez l'homme en bonne santé fait que cette bactérie n'a aucune chance d'être sélectionnée et de propager ainsi son gène de façon horizontale à d'autres bactéries.
Il a donc conclu que les marqueurs de résistance aux antibiotiques ne présente aucun risque majeur pour la santé.
De même M. Jean-Pierre Zalta, professeur de biologie et de génétique moléculaires et président de la Commission de génie génétique (C.G.G.), estime que la présence de ce gène marqueur de résistance à l'ampicilline ne pose pas de problème majeur.
Néanmoins M. Antoine Danchin, chef du département de biochimie et de génétique moléculaire de l'Institut Pasteur, considère que "la particularité originale des organismes vivants, ce qui fait qu'ils ont envahi la terre comme systèmes matériels, c'est qu'ils sont capables, face à un événement imprévisible, de produire de l'imprévu".
Cela devrait nous conduire à suivre l'avis de M. Patrice Courvalin en refusant toute nouvelle construction incluant des gènes de résistance à des antibiotiques.
Mais M. Antoine Danchin poursuit son raisonnement en indiquant que "dans un grand nombre de cas, les manipulations génétiques, qui se font in vivo, dans la nature, spontanément, notamment lorsqu'on utilise un engrais ou un insecticide, ce que l'on fait chaque jour ou, plus grave, lorsqu'on utilise des antibiotiques en médecine vétérinaire, sont des manipulations génétiques en vraie grandeur qui, à mon avis, sont bien plus dangereuses que celles dont nous discutons, notamment à propos des végétaux...". "Dans ce débat, les dés sont pipés. Dans le domaine médical, il n'y a curieusement pas de crainte et, dans le domaine agronomique, il y a de grandes craintes. Le vrai problème est donc un rapport risque-bénéfices, dont il faudrait discuter calmement sans avoir besoin de vedettes qui parlent en public."
Il ressort de cette controverse qu'aucune certitude ne peut être affirmée de façon certaine et irréfutable. Mais je pense que le risque, si risque il y a, est extrêmement faible.
Rappelons que le risque est le produit d'une dangerosité par une probabilité comme l'a rappelé M. André Rico, président de la Commission d'étude de la toxicité des produits antiparasitaires à usage agricole et substances assimilées.
Pour se passer de l'utilisation de la résistance aux antibiotiques, plusieurs voies semblent possibles :
- utiliser la résistance à un herbicide mais avec les inconvénients qui lui sont liés dans certains cas,
- utiliser de nouveaux marqueurs de sélection, mais aucun n'est actuellement au point,
- éliminer le marqueur de résistance après sélection. Deux voies semblent possibles. La première impliquerait une intégration indépendante des gènes d'intérêt et de sélection, ce qui permettrait une séparation dans la descendance après transformation. Mais c'est un système un peu lourd, peu efficace et non utilisable pour les plantes à multiplication végétative. La seconde consisterait en l'excision par un système moléculaire. Mais ces procédés ne sont pas disponibles et ne le seront pas à court terme.
Il y a eu un certain accord de la grande majorité de mes interlocuteurs pour estimer que ces constructions génétiques faisant appel à des gènes marqueurs de résistance à des antibiotiques étaient dépassées dans la mesure où elles étaient représentatives d'une technique assez "primitive" de transgènése, car datant d'au minimum une dizaine ou une quinzaine d'années.
Il faudrait également encourager les recherches sur les différentes voies d'amélioration des techniques de transformation pour aboutir à terme à la suppression de toute résistance à un antibiotique.
Cette question prend place dans une situation marquée par la mauvaise gestion des antibiotiques en médecine humaine depuis trente ans. Lors des auditions publiques ouvertes à la presse, M. Patrice Courvalin a rappelé, à titre tout à fait justifié, qu'il n'était en effet pas nécessaire d'aggraver la situation actuelle dans ce domaine. Il a estimé en outre qu'il n'était pas utile d'utiliser des antibiotiques comme supplément dans l'alimentation animale.
Compte tenu des résistances aux antibiotiques déjà acquises, de fait de depuis trente ans, je n'ai pas le sentiment que l'on coure des risques supplémentaires de ce point de vue.
Ces différentes controverses inquiètent le public, ne sachant qui croire du scientifique qui alarme ou de celui qui rassure. La seule manière pragmatique de trancher ces débats est de mettre en place un système de décision collectif, transparent, pluridisciplinaire, de décider au cas par cas, de rendre public les avis, y compris ceux qui demeurent minoritaires.
Cependant, compte tenu de l'inquiétude de l'opinion publique sur cette question et des positions d'un certain nombre de personnes, je recommande :
- d'autoriser, au cas par cas, l'utilisation de gènes de résistance à un antibiotique sous contrôle d'un promoteur eucaryote. Cette autorisation devrait être réexaminée régulièrement compte tenu de l'avancement des recherches sur les techniques alternatives et du bilan de la biovigilance mise en place.
- qu'on interdise à l'avenir la culture de plante comportant dans son génome tout gène de résistance à un antibiotique sous promoteur bactérien. La justification de cette différence d'approche pour ces deux cas était la "facilité" de mobiliser éventuellement ce gène de résistance par une bactérie.
c - L'éventuelle toxicité des plantes transgéniques
Ainsi que le remarque M. Pierre Feillet, une substance toxique se caractérise par les troubles provoqués sur l'organisme quand elle y pénètre à doses élevées ou à faibles doses plusieurs fois répétées. Concernant les plantes génétiquement modifiées, on écarte bien sûr a priori l'insertion volontaire de gènes connus comme codant pour des substances toxiques.
C'est sans doute la toxicité à long terme qui doit être la plus redoutée car provoquant des intoxications insidieuses sans généralement de signaux d'alarme. Des effets cumulatifs à long terme, à travers plusieurs générations, peuvent être, en théorie, redoutés dans la mesure où des lésions apparaissent au niveau de l'A.D.N.
Au cours des auditions privées et publiques, cette éventuelle toxicité ne m'a pas été démontrée de façon réellement convaincante. J'incline à penser que ceux qui, depuis quinze ans maintenant, travaillent sur ces plantes accordent une attention soutenue à ce problème. Néanmoins il conviendrait sans doute que des programmes spécifiques de recherche soient organisés pour mettre en évidence d'éventuels risques nouveaux liés aux effets secondaires et pléïotropiques de l'introduction de nouveaux gènes sur la base d'études toxicologiques adaptées et de profils analytiques.
Il faut, de plus, envisager le cas où l'insertion de nouvelles séquences d'A.D.N. au sein d'un génome peut "réveiller" des gènes dormants, c'est-à-dire qui ne s'expriment pas normalement. Il serait aussi souhaitable que la recherche porte son attention sur ce type d'effet.
Comme l'estime M. Pierre Feillet, la création accidentelle de plantes toxiques, bien que peu probable, ne doit cependant pas être exclue. Mais le danger de l'apparition de substances toxiques faisant suite à l'insertion de transgènes est difficile à cerner dans la mesure où ces substances peuvent appartenir à des familles moléculaires extrêmement variées : protéines, alcaloïdes... et que l'analyste ignore la nature de la molécule qu'il devrait alors, en cas de besoin, rechercher.
Lors des auditions publiques, M. André Rico a indiqué qu'en matière de toxicité le glufosinate venait d'être examiné et autorisé dans des conditions bien précises avec des quantités données pour traiter le maïs transgénique. Compte tenu de la réputation de très grand sérieux de la Commission présidée par M. André Rico, on ne peut qu'estimer qu'il n'y a pas de risque toxicologique à ce niveau. Celui-ci a également indiqué que le problème des adduits avait certainement été surestimé.
L'utilisation de virus dans la construction de plantes transgéniques devrait être étudiée avec beaucoup de soin et de manière très approfondie. Pour un certain nombre de mes interlocuteurs, il pourrait en ce cas se poser des problèmes de transcapsidation. Pour d'autres, ce risque ou n'existe pas ou ne pourrait pas avoir de conséquences fâcheuses dans la mesure où ce phénomène se passe naturellement sans entraîner de dommages particuliers.
d - L'éventuelle allergénicité des plantes transgéniques
Selon le modèle théorique proposé par les Américains, les protéines présentant un caractère allergène ont un certain nombre de caractères communs. Ce sont en effet des protéines glycosylées dont la masse moléculaire est comprise entre 10 et 70 kDa. Elles sont présentes en grandes quantités dans les aliments et ont une stabilité élevée à la chaleur, aux pH et aux protéases. Elles ont des séquences actives stables en milieu gastrique et intestinal et présentent des analogies de séquences d'acides aminés. Il faut noter à cet égard que Mme Anne Moneret-Vautrin a estimé, lors des auditions publiques, qu'il y avait une réflexion supplémentaire à mener sur chaque point du modèle américain.
Il faut bien insister sur le fait que le risque de développement d'allergies n'est pas, très loin de là, un risque propre aux plantes génétiquement modifiées. On peut même dire que dès qu'une protéine est exprimée et ingérée, un risque allergique peut être couru.
L'exemple très souvent invoqué, et maintenant bien connu, en matière de potentiel allergénique des plantes transgéniques est celui de la fameuse intégration de l'albumine 2S, protéine riche en méthionine et en cystéine, de la noix du Brésil dans un soja. Ayant choisi d'intégrer une protéine on a tout à fait normalement rendu le soja en question allergène du fait de la présence de cette protéine.
La conclusion de cette affaire est qu'il n'y avait aucune raison que l'allergénicité, connue, de cette protéine disparaisse une fois intégrée dans un soja. allergénique, Cela montre également que dès que les responsables se sont rendus compte du résultat, l'affaire n'a pas été poursuivie, ce qui plaide plutôt en faveur du sens de la responsabilité des industriels.
En fait comme l'a souligné, à maintes reprises, M. Gérard Pascal, aucun test quelconque d'allergénicité n'est effectué sur les aliments que l'on consomme dans nos sociétés. On sait aussi qu'il y a des exemples célèbres d'aliments, pas le moins du monde transgéniques, qui occasionnent des réactions allergiques qui peuvent être très graves chez certaines personnes prédisposées. Ce sont ainsi les cas bien connus du kiwi et de l'arachide.
Comme l'a noté M. Bernard Kouchner, le problème de l'allergénicité est une question extrêmement complexe dans la mesure où l'alimentation, geste très banal, est très diversifiée. Elle présente de ce fait des risques, dont le risque "allergie" malgré des manifestations spectaculaires, n'en constitue qu'un des aspects. Il a rappelé également que la recherche de ses causes est très difficile à mettre en évidence.
On peut estimer que les risques allergiques des plantes transgéniques ont été, au total, tout à fait surévalués.
Comme l'a estimé M. Pierre Louisot, il faudra certainement surveiller ces produits après leur mise sur le marché. On peut imaginer la mise en place d'une "allergo-vigilance", comme l'a proposé Mme Anne Moneret-Vautrin. Un tel système suppose cependant une traçabilité maximale des aliments issus des plantes transgéniques mais je suis persuadé que les consommateurs pourraient alors se départir de leur réserve à l'égard de ces technologies s'ils sont effectivement convaincus que des mécanismes de surveillance efficace sont mis en place.
C'est la question de la biovigilance en matière de santé qui est donc posée.
e - La biovigilance en matière de santé
Cette biovigilance en matière de santé est certainement indispensable pour rassurer les consommateurs et être à même de retirer des circuits commerciaux un aliment issu d'une plante transgénique en cas de difficulté.
Il faut noter que la seule biovigilance actuellement formellement prévue par un texte en matière de plantes transgéniques concerne uniquement l'environnement.
Il convient de mettre en place un système équivalent en matière d'aliments.
Lors des auditions publiques, M. Bernard Kouchner, secrétaire d'Etat à la santé a rappelé que, "[...] notre dispositif réglementaire ne prévoyait pas jusqu'à présent, de consultation systématique du ministère de la santé sur les autorisations délivrées, qu'il s'agisse d'autorisations de dissémination à des fins de recherche-développement ou de mise sur le marché. Toutefois, l'avis du Conseil supérieur d'hygiène publique de France [...] placé sous l'autorité du ministère de la santé, est recueilli si la Commission du génie biomoléculaire signale l'existence d'un risque éventuel pour la santé publique lié à la consommation des produits. Cette consultation est maintenant devenue systématique."
M. Bernard Kouchner a indiqué ensuite qu'avec la loi relative à la sécurité sanitaire l'expertise organisée par les services du ministère chargé de la santé en liaison avec le Conseil supérieur d'hygiène publique de France sera transférée à l'Agence de sécurité sanitaire des aliments.
Il faut sans doute maintenant attendre de ce point de vue l'installation effective de cette Agence. Il serait peut-être souhaitable qu'une réflexion s'engage afin de déterminer les modes d'action de cette biovigilance en matière d'aliments. Ainsi il conviendra par exemple de déterminer à quel stade il serait nécessaire de faire porter les éventuelles mesures de sauvegarde : celui des aliments, des semences ou même de la méthode de transgénèse utilisée dans les cas qui feraient difficulté.
B - Les conséquences éventuelles des plantes transgéniques sur l'environnement
Les conséquences de l'introduction de plantes transgéniques pour l'environnement sont âprement discutées, au moins sur un plan théorique dans notre pays. A écouter les uns et les autres, on en retire le sentiment que celles-ci sont, à l'instar de la langue d'Esope, à la fois la meilleure et la pire des choses.
Il convient de raison garder et d'essayer de faire la part des avantages et des inconvénients.
Ces plantes apportent certainement des avantages. Ceux-ci sont contrebalancés par l'éventualité de certains risques, notamment ceux liés aux flux de gènes et à l'apparition de résistances chez les prédateurs qu'il conviendra de s'efforcer d'évaluer à leur juste niveau.
a - Les progrès représentés par ces plantes
Les progrès apportés par la culture des plantes transgéniques auto-résistantes à des prédateurs sont tout à fait réels.
Le plus grand des avantages de ces plantes est actuellement la possibilité de réduire l'épandage des divers produits destinés à lutter contre les populations d'insectes.
L'avantage paraît être double.
Tout d'abord, et c'est une préoccupation qui est parfois curieusement oubliée, il permet aux agriculteurs, les premiers concernés, de pouvoir être sensiblement moins exposés aux produits qu'ils épandent. Ceux-ci sont, sans doute, peu ou prou toxiques à long terme, même à faibles doses. Il faut aussi tenir compte du fait qu'un agriculteur manipulera ce type de produits pendant très longtemps, augmentant ainsi les risques pour sa santé.
L'autre avantage réside dans la sauvegarde de l'environnement en général et concernera aussi bien les concentrations de ces produits dans les végétaux qui sont ingérés in fine par les animaux et les êtres humains que dans les nappes phréatiques, problème dont on connaît l'actualité.
Il faut reconnaître que de ces deux points de vue des progrès considérables ont été accomplis grâce, notamment, aux contrôles très sévères effectués avant la commercialisation des produits phytosanitaires. Il n'en reste pas moins que ces produits sont potentiellement assez dangereux et que l'ensemble de la collectivité est à la merci d'un accident ou d'une erreur de manipulation.
Un certain nombre d'inconvénients doivent cependant être envisagés.
b - Les flux de gènes
Au départ, comme le signale M. Pierre Thuriaux dans un article de l'ouvrage "Les plantes transgénique en agriculture, dix ans d'expériences de la Commission du génie biomoléculaire", dans une population donnée, chaque gène est représenté par un nombre plus ou moins grand de formes alléliques différentes qui ont une certaine probabilité de s'établir dans la population considérée ou dans l'ensemble de l'espèce. Il rappelle aussi qu'il faut considérer à la fois les flux intervariétaux, a priori fréquents et les flux interspécifiques, normalement plus rares car concernant des espèces considérées comme distinctes avec un faible degré d'interfertilité.
Il convient de rappeler cependant, comme me l'ont fait remarquer un certain nombre de mes interlocuteurs, que les flux de gènes sont à la base de la variabilité végétale qui est plutôt considérée comme profitable, et ceci depuis des millénaires.
Je n'entrerai pas dans le détail des flux de gènes, qui est un mécanisme assez complexe et dépendant d'un nombre important de paramètres.
On rappellera juste que l'intensité et la rapidité des flux de gènes au sein d'une population ou d'une espèce donnée fait intervenir de nombreux paramètres. Un facteur essentiel dans la diffusion d'un caractère donné est sa compétitivité en fonction du milieu environnant, traduisant à la fois l'avantage reproductif qu'il confère à la plante et son "coût" sélectif dans un environnement donné. Comme le note M. Pierre Thuriaux dans l'ouvrage cité, les flux de gènes dépendent aussi beaucoup de la physiologie reproductive de la plante considérée, trois aspects étant déterminants de ce point de vue : la probabilité d'interpollinisation, la vigueur des graines et des plantes hybrides et la capacité d'introgression génétique.
A la suite de ces quelques remarques, on peut esquisser une typologie du comportement d'un certain nombre de plantes très couramment cultivées en France et en Europe en matière de flux de gènes.
Comme le note M. Antoine Messean dans le numéro de janvier/février 1996 de la revue OCL, le problème ne se pose pas pour le maïs car il n'y a pas en Europe de possibilités de croisement avec une plante sauvage. C'est une position unanimement acceptée.
Concernant par contre le colza, le croisement est possible avec de nombreuses espèces apparentées comme la moutarde, la ravenelle ou la roquette bâtarde. Il signale que de nombreux travaux ont montré que ces hybridations interspécifiques pouvaient donner lieu à une production non négligeable de semences.
Pour M. Antoine Messean, "en ce qui concerne la betterave, on a montré que les plantes annuelles venaient en partie du transfert du gène d'annualité des betteraves sauvages vers la betterave cultivée dans les régions de production de semences du sud-ouest. Ces hybrides ont développé des infestations de betteraves mauvaises herbes dans des parcelles de reproduction de racines [...]."
M. Antoine Messean conclut donc : "pour le colza ou la betterave, la question n'est donc plus de savoir si un transgène tel que la résistance à un herbicide va migrer vers d'autres plantes adventices de la culture : la réponse est affirmative."
Ce sont les conséquences qu'il convient d'évaluer.
Pour des plantes telles que le tabac, la pomme de terre, le blé (aucune variété transgénique n'étant encore au point pour ce dernier) et le soja, M. Pierre Thuriaux estime d'une part que la possibilité de flux de gènes vers une variété spontanée est infime et d'autre part que la formation de multirésistance aux herbicides par croisement sera probablement très lente dans le contexte européen.
Il fait cependant après ces considérations une remarque qui me semble importante. Il estime en effet qu'"il faut [...] rester attentif à l'internationalisation croissante du commerce semencier [...]" en évoquant notamment à propos du maïs "[...] la pratique des croisements pratiqués à contre saison en Amérique latine, puisqu'on sait que des échanges sont possibles entre le maïs et un parent sauvage, le téosinte", un problème similaire se posant selon lui dans le cas du riz en Asie.
Enfin il faut considérer un autre problème important qui m'a été signalé par certains de mes interlocuteurs, qui est celui de la possible diffusion d'un transgène entre, par exemple, un maïs transgénique et un maïs non transgénique dans des champs contigus. Ce type de problème pourrait sans doute être résolu par l'adoption de méthodes culturales adéquates, à l'instar de la réglementation des distances imposée autour des champs de production de semences.
Cela renvoie notamment à deux problèmes, l'un que nous avons déjà envisagé, celui du devenir de l'agriculture biologique et l'autre que nous aborderons plus loin, celui des seuils en produits transgéniques de produits non issus de ce type de culture.
Il convient de souligner que les plantes transgéniques résistantes à des herbicides actuellement sur le marché ou en préparation le sont à l'un des deux herbicides totaux actuellement en production. Or ceux-ci sont généralement considérés comme "favorables" à l'environnement dans la mesure où ils s'auto-dégradent rapidement ne restent donc pas dans les sols. On peut craindre que l'on aboutisse ainsi à la "perte" de l'un des deux ou même des deux produits. Ce danger me paraît tout à fait important en terme de durabilité de l'agriculture.
Enfin il faut s'interroger sur les conséquences de la culture de ces plantes transgéniques sur la biodiversité.
Je pense que les conséquences ne seront pas a priori négatives comme on peut sembler parfois le croire. Dans ce domaine également, les biotechnologies peuvent favoriser, comme le rappelait M. Daniel Chevallier dans son rapport paru en 1990, la biodiversité tout en demeurant cependant prudent. Il ne me semble pas que les biotechnologies doivent être plus menaçantes pour la biodiversité que les techniques de sélection classiques.
Ces interrogations ont été parfaitement appréhendées par le panel de citoyens, quand il déclare que : "il y a des risques connus de prolifération anarchique aussi bien en ce qui concerne le pollen que les graines" ou encore : "par l'empilage de propriétés de résistance obtenues par l'intermédiaire des gènes introduits, on risque de rendre les plantes indestructibles et insensibles à tous les désherbants actuellement connus".
c - L'apparition de résistances chez les prédateurs
Cette question s'est posée avec le maïs Bt de Novartis auto-résistant à la pyrale.
Selon un article de Mme Josette Chaufaux et de MM. Vincent Sanchis et Didier Lereclus paru dans l'ouvrage cité à l'occasion des dix ans de la C.G.B., il apparaît que "le développement d'une résistance à une toxine de Bt de la part de ravageurs importants rendrait les traitements classiques réalisés avec un biopesticide, contenant cette même toxine, inefficaces. Le principal effet écologique de l'acquisition de cette résistance pourrait donc être une augmentation de la densité de la population de ces ravageurs. Il en résulterait une utilisation accrue des autres moyens de lutte, chimique en particulier, avec pour conséquence les effets environnementaux indésirables que l'on connaît."
Ces effets indésirables concernent particulièrement l'utilisation du biopesticide à base de Bt par les agriculteurs biologiques qui sont particulièrement soucieux de pouvoir continuer à disposer d'un produit efficace pour lutter contre les ravageurs. Certes les fabricants de ce maïs, Novartis, m'ont assuré qu'ils avaient étudié cette face du problème et qu'ils n'avaient pas constaté de résistance de la part des pyrales après un grand nombre de générations. Certaines études de l'I.N.R.A. ont abouti au même constat après vingt-cinq générations de pyrales.
Cependant, certains de mes interlocuteurs m'ont fait remarquer que c'étaient là des études de laboratoires et que dans la nature les phénomènes peuvent être totalement imprévisibles à la fois en dimension et en rapidité.
Cette argumentation me semble être tout à fait digne d'être prise en considération mais il ne faut cependant pas oublier que les prédateurs contre lesquels on lutte par des moyens chimiques finissent aussi par devenir résistants, selon la loi de l'adaptation. Là encore, il n'est pas exclu qu'un certain nombre de précautions doivent sans doute être prises en matière de techniques culturales de manière à préserver des souches de prédateurs non résistantes.
Une autre voie pour essayer de retarder au maximum l'apparition de résistances chez les ravageurs serait d'utiliser des constructions génétiques comprenant des gènes bi- ou multidirectionnels codant pour deux ou plusieurs toxines différenciées. C'est d'ailleurs ce qui se passe quand on pulvérise des aérosols de bacillus thuringiensis puisque la bactérie peut fabriquer plusieurs toxines différentes. Cela compliquerait certainement très sérieusement la mise en place de mécanismes d'adaptation des prédateurs.
Les problèmes d'apparition de résistances devraient faire l'objet de très sérieuses études afin de pouvoir y parer efficacement dans l'avenir.
Ce sont les techniques de biovigilance qui doivent surveiller ces phénomènes afin de pouvoir y obvier.
d - La biovigilance
Lorsque le gouvernement a annoncé le 27 novembre 1997 que serait autorisée la culture du maïs transgénique de Novartis, il a fait part de son intention de mettre en place de façon simultanée un dispositif de biovigilance. Le gouvernement montrait ainsi de façon positive sa volonté de se tenir à l'écoute des citoyens qui peuvent manifester des appréhensions à l'égard de la culture des plantes transgéniques.
Il a donc été annoncé que sera établi un suivi constant des plantes transgéniques en procédant à un recueil de paramètres, leur analyse permettant de préciser la nature des conséquences d'une telle décision.
Cela permettra ainsi de conduire une véritable expérience en vraie grandeur qui permettra de confirmer ou d'infirmer ce qui reste encore largement dans le contexte européen et français des théories. Il a aussi été décidé que les résultats de cette biovigilance seront de nature à remettre en cause les autorisations accordées qui ne le sont, concernant le maïs de Novartis, que pour une durée de trois ans.
Les termes de ce dispositif de biovigilance ont été précisés par l'arrêté du 5 février 1998.
Les paramètres suivants seront suivis :
- l'évolution de l'efficacité des variétés considérées contre les populations cibles de ravageurs de maïs ;
- l'apparition éventuelle de tout effet non intentionnel sur les populations de ravageurs ou d'auxiliaires hébergés par le maïs, telle que l'évolution de l'apparition de pyrales résistantes à la toxine Bt ;
- les effets éventuels sur l'entomofaune ;
- les effets éventuels sur les populations bactériennes du sol ;
- les effets éventuels sur l'évolution des populations bactériennes de la flore digestive des animaux consommant les maïs issus de ces variétés, en particulier en ce qui concerne le caractère de résistance à l'ampicilline.
Un comité provisoire de la biovigilance a été nommé. Il s'est déjà réuni et a commencé à travailler. Il serait opportun de bien définir son rôle afin qu'il ne recommence pas le travail réalisé par la Commission autorisant la mise en culture, et que le Gouvernement précise comment et par qui ces différents effets seront suivis. Je ferai d'ailleurs un bilan du dispositif de biovigilance dans la deuxième partie du rapport.
C - Quelle réglementation pour ces plantes ?
Après avoir présenté le dispositif européen en la matière on examinera la réglementation de ces plantes mise en place par la France depuis 1992 qui doit être appréciée de façon positive même si, au fil du temps, un certain nombre d'insuffisances ont pu être mises en évidence, des propositions pouvant être avancées pour améliorer l'articulation entre expertise et décision politique.
a - Présentation du dispositif européen : "le labyrinthe du transgénique"
La procédure implique :
- l'évaluation par les autorités nationales du pays où est présentée la demande,
- l'évaluation par les autorités des quatorze autres pays,
- la consultation de trois comités scientifiques européens.
Ce quasi-labyrinthe est très sévèrement critiqué par les entreprises qui souhaitent mettre sur le marché des variétés transgéniques. Ainsi la durée moyenne pour obtenir une autorisation est d'environ 27 mois dans l'Union européenne, contre 10 mois en moyenne aux Etats-Unis et au Canada, et de 7 mois en Argentine.
Outre la longueur, les entreprises formulent à cette organisation un autre grief majeur : l'impossibilité de prévoir sous quel délai interviendra une décision, que celle-ci soit négative ou positive.
Il semble indispensable que cette organisation soit revue dans le sens de la simplification, étant entendu que cela n'implique pas du tout un relâchement des contrôles. De même, un délai maximal devrait aussi être prévu afin d'apporter une certaine sécurité aux entreprises demanderesses. Ce délai trop long n'apporte aucune garantie supplémentaire en terme de santé ou d'environnement. Je proposerai donc des modifications de ce dispositif.
b - Le dispositif français
La réglementation relative à la dissémination d'organismes génétiquement modifiés est basée sur la directive européenne 90/220 du 23 avril 1990. Sa transcription en droit français a été réalisée par la loi n° 92-654 du 13 juillet 1992 relative au contrôle de l'utilisation et de la dissémination des organismes génétiquement modifiés et modifiant la loi n° 76-663 du 19 juillet 1976 relative aux installations classées pour la protection de l'environnement.
Cette loi prévoit que la dissémination confinée de ces organismes génétiquement modifiés, c'est-à-dire leur utilisation en laboratoires notamment, est du ressort de la Commission du génie génétique tandis que leur dissémination volontaire dans l'environnement est de la responsabilité de la Commission d'étude de la dissémination des produits issus du génie biomoléculaire, dite, en raccourci, Commission du génie biomoléculaire (C.G.B.).
Concernant plus spécifiquement les plantes transgéniques, le décret n° 93-117 du 18 octobre 1993 fixe les conditions applicables à la dissémination volontaire dans l'environnement et à la mise sur le marché de plantes génétiquement modifiées. L'arrêté du 21 septembre 1994 détermine les éléments nécessaires au dossier de demande de dissémination volontaire dans l'environnement et de mise sur le marché de plants, semences ou plantes génétiquement modifiés.
Les autorisations pour la recherche et le développement ainsi que pour la mise sur le marché sont délivrées par le ministre de l'agriculture après accord du ministre de l'environnement. Il faut noter que l'information du public est réalisée au niveau des mairies des communes où sont effectuées les disséminations.
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