Violons d'Ingres
La céramique (ou poterie)
Généralités
L'esprit humain conserve-t-il la mémoire des premiers âges de l'humanité ? Certains psychiatres l'affirment, qui expliquent ainsi l'attachement secret de l'homme moderne aux matériaux primitifs : le cuir, la pierre, le bois et la terre.
Pour les archéologues, la céramique est l'un des signes les plus précis du niveau d'une civilisation. Les poteries faites de terre modelée, d'abord séchée au soleil, puis cuite au four et émaillée, n'ont eu à l'origine qu'une fonction utilitaire. Très tôt cependant l'art populaire de la céramique a atteint un raffinement esthétique extrême avec l'apparition des grès cérames, des faïences, enfin des porcelaines.
De nos jours, les amateurs retiennent l'aspect décoratif de la poterie plutôt que son côté utilitaire. La vogue des céramiques est liée à celle des résidences secondaires et au reflux hebdomadaire des citadins vers les régions rurales. Dans la maison de campagne, il n'est pas rare que soient remis en honneur les produits de l'artisanat : vannerie, tissage et poterie.
C'est ici qu'il convient de souligner l'importance pédagogique du travail de céramiste. S'il occupe une place importante dans les méthodes d'éducation active comme dans les activités de loisir, c'est qu'il constitue un véritable apprentissage de la genèse des formes. L'habileté, l'expérience et le hasard y jouent un grand rôle. Ce n'est qu'après de multiples essais que l'on peut être assuré du résultat d'une cuisson ou d'un mélange de couleurs. Le céramiste doit aussi savoir profiter du moindre incident technique ; en cela, il doit souvent improviser.
La céramique a une signification psychologique profonde, qui explique sa renaissance. La ville moderne est livrée aux matériaux "froids" - verre, acier et matières plastiques -, auxquels le travail de nos contemporains, dépersonnalisé et fragmentaire, n'imprime sa marque que de manière anonyme et indirecte. La terre, au contraire, symbole maternel et nourricier, est le type même d'une matière "chaude". La main du potier, qui la saisit, fait surgir, au terme d'un processus d'élaboration qui lui appartient intégralement, une forme achevée.
Il est de fait que le progrès technique n'a rien changé aux méthodes du façonnage artisanal. Il a seulement permis d'adapter un moteur au tour du potier, de chauffer à l'électricité le four à cuisson, d'améliorer la qualité des pigments. Tout le reste est assuré par la main de l'homme.
Le mot céramique vient du grec keramos, désignant les cornes de certains animaux, puis les coupes (en forme de cornes), en argile séchée.
Définition
Matériaux inorganiques non métalliques dont le processus d'élaboration comporte un traitement thermique à haute température, les verres étant généralement considérés à part. Exemples : tuile, brique de terre cuite, revêtement réfractaire, carreau de grès.
Le façonnage de la céramique
Seul le travail des terres naturelles sera évoqué ici, car il est de beaucoup le plus accessible. Les trois méthodes usuelles sont, par ordre de difficulté croissante, le façonnage à la main, le moulage et le modelage, enfin le travail au tour.
Le façonnage à la main
Très utilisée en pédagogie active, cette technique permet de fabriquer, en l'absence de tour et de matériel, toutes sortes de vases, théières, bols, cendriers, carreaux, etc. Les trois principaux procédés de façonnage à la main sont l'amincissement, la plaque et le colombin.
L'amincissement
Après l'avoir convenablement battue, il faut donner à la terre la forme d'une boule ou d'un cylindre, selon les proportions de l'objet que l'on désire façonner. L'amateur pratique ensuite, avec le doigt, un trou qu'il élargit progressivement, en prenant garde de conserver une base assez épaisse.
Pour amincir les parois ainsi obtenues, il faut les serrer entre les doigts, le pouce à l'intérieur, selon une progression en spirale. Les fissures seront colmatées avec de la barbotine et les bords, aplanis avec un couteau pointu ou à l'aide d'une éponge humide. Une fois sec, l'objet sera passé au papier de verre.
La plaque, ou "croûte"
Le céramiste passe la motte de terre au rouleau jusqu'à ce qu'il obtienne une plaque de cinq à dix millimètres d'épaisseur. Celle-ci, posée sur une feuille de papier journal ou sur le côté rugueux d'un plateau d'Isorel, doit être retournée plusieurs fois. Toutes les bulles d'air seront soigneusement éliminées. La silhouette de l'objet est découpée d'après un "patron". Après avoir ôté, à l'aide d'un petit couteau pointu, l'excédant de terre, on relève les bords de la "croûte" en les plissant de manière à modeler l'objet. Des cendriers, des assiettes peuvent être façonnés par ce procédé. Pour obtenir des gobelets circulaires ou des boîtes quadrangulaires, il suffit d'ajuster deux ou cinq plaques. Les soudures se font à la barbotine, et les angles doivent être renforcés avec de la terre. Pour pratiquer des ajours, on découpe la pâte à l'aide d'un couteau lorsqu'elle est suffisamment durcie.
Le colombin
Cette technique utilise des anneaux de pâte, obtenus en roulant la terre sur une plaque de plâtre humidifiée. Etroitement superposés, ces anneaux, appelés colombins, forment la paroi du récipient ; ils sont soudés à une base formée d'une plaque de terre. Le travail peut commencer soit par cette dernière, soit par le sommet de l'objet. Le diamètre des colombins peut varier selon la forme que l'on désire obtenir. Les soudures sont faites à la barbotine. Pour en égaliser l'extérieur, il suffit de rouler la poterie sur une surface plane.
La technique du colombin permet de réaliser des cruches ou des figurines sans le secours d'un moule.
Le moulage et le modelage
Ces procédés servent à confectionner des objets de forme irrégulière ou complexe (statuettes, salières, etc.).
Le moulage
Le moule, généralement en plâtre, peut être concave ou convexe ; il comporte parfois un décor en creux. Il est fabriqué à l'aide d'une forme en terre molle ou d'un objet légèrement badigeonné de gomme laque et d'huile, sur lequel on verse le plâtre fluide. Le moule doit être bien sec ; il faut donc attendre quelques jours avant de l'utiliser.
La technique habituelle du moulage est l'estampage qui consiste à écraser une boule ou une plaque de terre sur le moule afin d'obtenir l'emprunte de sa forme. Si l'objet présente des étranglements entre la base et le sommet au lieu de s'élargir d'une façon continue, il faut utiliser un moule en plusieurs parties. Chaque fragment est alors traité par estampage dans l'une des pièces du moule, puis tous ces éléments sont réunis.
Le moulage peut aussi être réalisé par coulage à la barbotine. Cette pâte exige une préparation spéciale : un kilo de terre en poudre est délayé dans un demi-litre d'eau additionnée d'une cuillerée à dessert de carbonate de sodium et d'une cuillerée à café de silicate de potassium. On laisse reposer la barbotine pendant une journée avant de la tamiser et de la verser par un trou dans le moule, préalablement fermé à l'aide de sangles de caoutchouc s'il est en deux parties. Le moule étant perméable, il faut rajouter de la barbotine jusqu'à ce que le mélange affleure. Au bout d'une demi-heure, on déverse le surplus et l'on attend que la terre se soit solidifiée pour démouler.
Le modelage
On procède par rajouts de terre successifs. Il faut prendre soin d'évider les pièces importantes afin de prévenir l'apparition de fissures au séchage.
Le travail au tour
Le tour, instrument fort ancien, permet de façonner tous les objets de forme circulaire. Son utilisation exige beaucoup de soin et d'habileté. La meilleure façon d'apprendre à s'en servir est de travailler au côté d'un artisan potier.
Le modèle de tour le plus couramment employé est le tour à volant. Il comporte un large disque en bois, le volant, monté sur un axe vertical qui se termine par un plateau. Lancé au pied ou par un moteur électrique, le volant transmet son impulsion au plateau sur lequel le potier façonne la terre.
Préparation de la terre
La terre en poudre est d'abord délayée dans de l'eau chaude. La barbotine ainsi obtenue est tamisée, puis étendue après avoir reposé durant quelques heures sur une dalle de plâtre sec. Il faut ensuite la pétrir lentement et soigneusement pour éliminer les bulles d'air, avant de la modeler en forme de boule et de la placer très exactement au centre du plateau.
Façonnage
Le tour étant mis en marche, le potier comprime la pâte avec la paume humide de ses mains, le bras gauche maintenu fermement serré près du corps. En rapprochant progressivement les mains, il façonne un cône, puis un cylindre. Il commence alors à creuser à l'aide des pouces, tandis que le plateau tourne à une allure modérée et régulière. De la main gauche, il élargit le trou puis, ayant réduit la vitesse, il fait monter la pièce en la comprimant entre les deux index qu'il déplace lentement vers le haut.
Cette opération terminée, il faut éliminer l'excédent d'eau et de barbotine puis lisser la pièce à l'aide d'un outil spécial.
Finition
Après quelques jours, quand la pièce est suffisamment durcie, elle est détachée du plateau au moyen d'un fil métallique. En général, son fond est encore imparfait. Pour y remédier, le potier retourne l'objet sur le plateau et le fixe avec un boudin de terre. Le travail de finition, appelé tournassage, s'effectue à grande vitesse à l'aide d'un outil spécial, d'une mirette ou d'une simple éponge humide. Les anses du récipient sont modelées à la main ou préparées en lissant un boudin de terre à l'aide d'une éponge.
On laisse ensuite durcir les poteries à l'abri des courants d'air, en évitant également la chaleur excessive et la sécheresse de l'atmosphère, qui risqueraient de provoquer des fissures dans les pièces. L'endroit idéal pour cela est un meuble clos, dans lequel l'évolution du séchage sera attentivement surveillée.
En séchant, la poterie perd un dixième de son volume initial : il est nécessaire d'en tenir compte au moment du façonnage.
La décoration et l'émaillage
Motifs en creux et en relief
Il est facile de graver la terre crue et nue quand elle est encore molle. Les tracés peuvent être réalisés à l'aide d'un ébauchoir, d'un poinçon, d'une roulette, d'une spatule, voire d'un simple clou ou d'une pièce de monnaie.
Le potier peut également procéder par grattage d'une mince couche de barbotine colorée, ou engobe, appliquée sur la surface nue. Dans ce cas, le passage d'une pointe, d'une aiguille ou d'un ébauchoir sur l'engobe séché, ou encore le grattage d'une partie de cet enduit à l'aide d'une lame, permet de faire apparaître la terre nue. Cette technique porte le nom de sgraffite.
Il est également possible, au stade de l'émaillage, de graver la glaçure à l'aide d'une pointe, de la gratter avec un ébauchoir ou d'empêcher l'émail opaque de prendre à certains endroits, par application de glycérine.
Les couleurs
Il y a deux manières de colorer une céramique : soit directement sur la terre cuite ou sur un fond d'engobe, avant la pose d'un vernis transparent appelé couverte (peinture sous émail) ; soit sur un émail de fond (peinture sur émail).
La peinture sous émail
L'engobage d'une pièce consiste à l'enduire complètement ou partiellement de barbotine colorée, qui sert aussi bien à camoufler la couleur de la terre qu'à décorer la céramique. Il faut opérer quand l'objet a pris la consistance d'un fromage à pâte dure, après avoir humecté sa surface au moyen d'une éponge. L'engobage est pratiqué de quatre manières différentes : la pièce peut être trempée dans la barbotine ; on peut également couler celle-ci sur ou dans la poterie ; ou encore l'appliquer au pinceau ; ou enfin la pulvériser. L'engobe est habituellement une terre blanche, colorée à l'aide d'oxydes métalliques (toxiques, donc à utiliser avec précaution) achetés sous forme de poudre ou encore broyés à l'atelier, après addition d'un peu de glycérine.
Cette poudre est tamisée et délayée dans de l'eau, à moins que le tamisage ne s'effectue après le délayage ; il faut que l'engobe soit très fluide et très homogène.
La cuisson provoque des changements de couleur imprévisibles : il est donc nécessaire de procéder à de multiples essais pour déterminer la proportion d'eau qui entrera dans le délayage des couleurs.
Enfin, on doit utiliser des pinceaux de très bonne qualité et éviter des retouches, que la cuisson mettrait presque toujours en évidence.
La peinture sur émail
Le décor est peint sur un émail de fond, qui joue ici le rôle d'un engobe. Cet émail cru, opaque, est généralement blanc lorsqu'il est stannifère. Une fois peint, l'objet est placé au four pour la cuisson définitive.
Pour décorer un émail de fond, on peut utiliser des couleurs à peindre ou des émaux. Ce travail, appelé "peinture sur cru", exige une touche très légère, car l'émail de fond, très délicat, se raye facilement. Le contour du motif peut être d'abord tracé au minium allongé d'eau : l'esquisse disparaîtra au cours de la cuisson.
L'émaillage
Qu'il soit opaque ou transparent, l'émail donne ses couleurs et son éclat à la céramique. Son application s'opère généralement après la première cuisson de la pièce, ou "cuisson en terre", la cuisson définitive étant appelée "cuisson en émail".
Avant d'émailler une pâte cuite, il faut prendre soin de dépoussiérer cette dernière et de l'humecter légèrement.
L'émail le plus commun et le plus ancien est un émail plombifère, de texture fine et transparente, couramment désigné sous le seul nom de "vernis". Il peut éventuellement être coloré aux oxydes métalliques, de même que l'émail stannifère utilisé comme émail de fond.
L'émail en poudre est délayé dans de l'eau, mêlé à une "colle" spéciale, puis tamisé et malaxé à l'aide d'une spatule en bois. Le "vernis" doit alors être plutôt liquide, tandis que l'émail stannifère est plus consistant. L'enduit, ou glaçure, est pulvérisé au pistolet, badigeonné au pinceau ou projeté par arrosage. La poterie peut également être trempée dans la glaçure. Quand l'émail est sec, il est possible d'éliminer les bulles d'air et de gratter les bavures ou les aspérités à l'aide d'une spatule ou d'une brosse dure.
Il est, comme on l'a vu, possible de peindre sur l'émail de fond ou de le graver. Un autre procédé décoratif, particulièrement riche en effets esthétiques est la polychromie. Le céramiste peut encore pratiquer de petites dépressions à la surface d'un objet, ou encore y coller des filets de pâte, puis, à l'aide d'un pinceau, remplir de glaçure les concavités ainsi obtenues. Cette technique permet de façonner des émaux cloisonnés.
Il n'est pas rare que la céramique moderne associe l'émaillage et la terre nue. C'est ainsi que la partie supérieure ou l'intérieur d'un récipient peuvent être vernissés, la partie inférieure ou l'extérieur étant laissés à l'état brut.
La cuisson
Les deux principaux types d'appareils employés sont les fours à bois et les fours électriques.
Un four de potier doit pouvoir atteindre une température de 1000 °C environ. A l'usage des amateurs, il existe aujourd'hui de petits modèles électriques, dits "fours d'expériences". Peu coûteux, ils sont aussi faciles à installer qu'à manipuler ; ils ne permettent cependant de confectionner que de petits objets.
Sur une pièce donnée, il importe de n'utiliser que des produits (émaux ou couleurs) cuisant tous à la même température.
La première cuisson, ou cuisson en terre, s'effectue à une température proche de 1000 °C. Si les pièces sont empilées, il faut faire en sorte que l'air puisse circuler librement ; de plus, elles ne doivent pas être coincées les unes contre les autres, car elles se casseraient en se dilatant.
La cuisson en terre exigeant que les objets soient très secs, il faut, si l'on ne dispose que d'une seule allure de chauffe, tenir le couvercle du four entrouvert durant le temps nécessaire à la dessication des poteries. Quand le réglage est possible, il convient de chauffer très lentement jusqu'à 300 °C, pour favoriser l'évacuation de la vapeur d'eau. La seconde cuisson, ou cuisson en émail, qui s'opère à 940-980 °C, exige beaucoup de soin. Les objets, placés sur des supports de terre réfractaire (pernettes et pattes-de-coq), ne doivent pas se toucher.
Dès que la température maximale est atteinte, le four est éteint et maintenu fermé durant son refroidissement ; il importe que celui-ci soit progressif, lent et complet, pour éviter l'éclatement des pièces.
Quand le four de céramiste n'est pas équipé d'un thermostat, on utilise des montres fusibles numérotées selon leur température de fusion et qui s'affaissent quand celle-ci est atteinte. Il suffit donc de les surveiller par la fenêtre du four.
Il est également possible de contrôler la température à l'aide d'un pyromètre thermo-électrique. Ce genre d'appareil, assez coûteux, ne peut être utilisé dans un four à bois.
Le 20 Novembre 2005
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